Depuis sa fondation en 1949, la revue orthodoxe Contacts a rendu compte, à de multiples reprises, des progrès de la dynamique panorthodoxe dans la préparation d’un grand concile qui réunirait les évêques orthodoxes représentant toutes les Églises autocéphales. Une histoire souvent tragique avait, en effet, séparé et émietté, depuis au moins la chute de Byzance au xvᵉ siècle, les différents espaces de l’orthodoxie : mondes grec, russe, slaves, roumain, arabe, etc. Dans les années soixante, sous l’impulsion d’un patriarche prophétique, le regretté Athénagoras de Constantinople, cette dynamique panorthodoxe avait été sérieusement relancée, malgré l’existence du rideau de fer. Grâce à la détermination du patriarche Bartholomée et au consentement des autres primats, le processus s’est poursuivi et récemment accéléré, avec la réunion de la dernière Conférence panorthodoxe préconciliaire à Chambésy (Genève) en octobre 2015. Finalement le Concile lui-même s’est effectivement réuni dans l’Académie de Crète, à Kolymbari, du 19 au 27 juin 2016.

Le Saint et Grand Concile a incontestablement constitué un événement historique important, même si son caractère panorthodoxe fait malheureusement défaut. En effet, la réunion ne s’est pas faite dans les conditions prévues : quatre Églises manquaient à l’appel, à savoir le patriarcat d’Antioche, le patriarcat de Moscou, l’Église de Bulgarie et l’Église de Géorgie. Le patriarcat d’Antioche estimait que son conflit non résolu avec le patriarcat de Jérusalem sur la création anticanonique, par ce dernier, d’un diocèse du Qatar l’empêchait de se joindre à la rencontre ; les Églises de Bulgarie et de Géorgie se plaignaient de l’ouverture trop œcuménique des documents préparatoires du Concile ; enfin le patriarcat de Moscou estimait simplement que si trois Églises étaient absentes, il fallait reporter sine die le Concile. Rappelons pourtant qu’en janvier 2016, lors de leur Synaxe réunie à Chambésy, les primats des 14 Églises autocéphales ou leurs représentants (pour trois d’entre eux) s’étaient accordés de manière quasi unanime sur la convocation du Concile en juin. Le patriarche œcuménique Bartholomée a pris ses responsabilités en estimant que, tout étant préparé, le rendez-vous historique ne pouvait plus être différé. Le Concile s’est donc tenu pendant la semaine de la Pentecôte orthodoxe, donnant lieu entre les évêques – selon leur propre témoignage – à de nombreux échanges de façon libre, joyeuse et paisible. Les documents préparatoires ont été modifiés sur plusieurs points, preuve que ce concile n’était pas réuni pour une rencontre purement formelle. Aucune question doctrinale n’était à l’ordre du jour, le thème général étant l’adaptation de l’Église orthodoxe au monde moderne et la manifestation de son unité dans la foi.

Nous publions dans ce volume spécial les huit documents adoptés officiellement par les pères conciliaires : la longue et riche Encyclique, qui expose les conclusions du Concile, le Message du Concile qui les résume de façon abrégée, et six textes portant sur les thèmes officiellement retenus :

  • L’importance du jeûne et son observance aujourd’hui
  • Les relations de l’Église orthodoxe avec l’ensemble du monde chrétien
  • L’autonomie et la manière de la proclamer
  • La diaspora orthodoxe
  • Le sacrement du mariage et ses empêchements
  • La mission de l’Église orthodoxe dans le monde contemporain

Entre ces différents documents que les lecteurs sont invités à découvrir et à méditer, on notera une disparité de style, d’approche et de qualité. Les textes sur l’autonomie et sur la diaspora sont plutôt techniques. Le second de ces textes n’est vraiment pas à la hauteur de l’attente des orthodoxes occidentaux, qui espéraient que le Concile sonnerait le glas du contre-témoignage des juridictions parallèles issues de multiples Églises sœurs : en France, pas moins de dix évêques orthodoxes administrent un territoire ecclésial identique ! Le document sur les relations de l’orthodoxie avec les autres Églises paraît, lui aussi, ignorant des relations d’authentique fraternité chrétienne que les orthodoxes en « diaspora » entretiennent avec leurs frères et sœurs d’autres Églises. Il ressort que, sur ces questions, le Concile ayant choisi d’adopter toutes ses décisions à l’unanimité, les Églises autocéphales les moins favorables au dialogue ont imposé aux autres leur position ; de plus la « diaspora » n’avait pas de voix spécifique au Concile, puisque dans une vision étroitement hiérarchique, chaque « diaspora » était remplacée par son Église-mère. On notera toutefois par ailleurs que le document sur la mission ecclésiale dans le monde contemporain est animé d’un grand souffle et offre une synthèse spirituelle et théologique sur l’homme, le monde et l’Église dans le plan de Dieu, rappelant les nombreux défis auxquels l’Église est appelée à répondre.

Un concile ne s’achève pas le jour où ses décrets officiels sont promulgués. Bien au contraire, dans la vision orthodoxe reçue de l’époque des sept Concile œcuméniques, le message conciliaire doit ensuite être reçu par le peuple de Dieu : celui-ci s’emploie non seulement à constater dans quelle mesure les décisions se trouvent en adéquation avec l’enseignement de la sainte Tradition ecclésiale reçue des Apôtres, des Conciles et des Pères, mais à faire connaître ces décrets et à les mettre en acte. C’est à ce processus de réception que l’Église est appelée à se consacrer à travers ses forces vives : diocèses, paroisses, monastères, instituts d’enseignement et de formation, associations, revues, etc. Négliger ce processus de réception ne consisterait pas seulement à être en porte à faux avec l’écclésiologie orthodoxe, mais à laisser le champ libre aux discours mortifères des fondamentalistes. Ceux-ci, tout au long du processus conciliaire et après, ont montré leur hostilité en prétendant que les pères conciliaires ont trahi l’orthodoxie et prêtent allégeance au modernisme et à l’œcuménisme. A contrario, la revue Contacts souhaite prendre sa part de responsabilité, à son échelle modeste, dans ce processus de réception. C’est pourquoi, elle a lancé, dès le lendemain du Concile, une démarche de relecture en sollicitant de façon aussi large que possible l’avis de théologiens sur l’événement du Saint et Grand Concile.

On trouvera donc ci-après quelques évaluations, diverses et contrastées, de théologiens orthodoxes, mais d’abord celles de quatre observateurs catholiques romains et protestants. Il nous semblait en effet utile de faire partager leurs avis d’experts issus d’autres traditions ecclésiales, ne fût-ce que pour souligner que ce Concile peut rayonner bien au-delà de l’orthodoxie, en rappelant que les limites entre les diverses confessions ne sont pas des murs de béton. En premier lieu, le professeur catholique Alberto Melloni, de Bologne, retrace avec précision le long processus préconciliaire depuis les origines, évoquant ses différents protagonistes, et raconte le déroulement du Concile lui-même dont il propose une brève évaluation. Le frère Richard, de la communauté de Taizé, met à son tour l’accent sur le caractère universel du Concile, et sur l’apprentissage de la conciliarité dont il valorise la dynamique positive, même si certains documents laissent, selon lui, transparaître une position trop prudente et réservée. Michelina Tenace, théologienne catholique enseignante à Rome, souligne avec enthousiasme la dimension prophétique du Concile, manifestant l’unité de l’Église présente et à venir, au-delà des tensions qui ont marqué l’événement. La pasteure Ivana Noble, théologienne hussite, propose, pour sa part, une évaluation plus sévère des textes conciliaires, révélateurs selon elle d’une confusion entre le plan eschatologique et le plan historique de l’Église, ce qui a pour conséquence un rapport ambigu aux questions actuelles.

Suit alors une série de sept évaluations courtes offertes par des théologiens orthodoxes issus d’univers différents. Le père Démétrios Bathrellos, d’Athènes, met en question le processus pyramidal, sans précédent historique, du rassemblement conciliaire, peu représentatif de l’ensemble de l’orthodoxie malgré la volonté du Concile de manifester l’unité ecclésiale. Il passe ensuite en revue les documents conciliaires pour en souligner les aspects positifs et les limites.

Le théologien laïc libanais Raymond Rizk, témoignant du ressentiment antiochien, se montre pour sa part critique vis-à-vis du Concile dans son ensemble, dénonçant le contexte de vive tension entre les patriarcats d’Antioche et de Jérusalem dans lequel il a été préparé et auquel il n’a même pas tenté de remédier. Il propose ensuite une évaluation des textes et formule le vœu que le Concile puisse représenter une étape significative avant la réunion d’un concile véritablement panorthodoxe, c’est-à-dire de toute l’orthodoxie.

Le journaliste russe Serge Chapnin focalise son attention sur la question des relations entre les patriarcats de Constantinople et de Moscou et sur la non-participation de ce dernier au Concile, présentant au passage la façon problématique dont la conciliarité est vécue dans l’Église russe, pour ensuite s’interroger sur la nature même du Concile de Crète.

L’essayiste russe André Shishkov, du patriarcat de Moscou, revient à son tour sur l’absence de quatre Églises autocéphales au Concile et propose plusieurs explications aux dynamiques qui traversent aujourd’hui l’orthodoxie en quête de conciliarité, mettant en question les institutions panorthodoxes actuelles.

Le théologien laïc bulgare Dimitar Arnaudov souligne l’importance de la dimension ecclésiologique présente en filigrane dans tous les textes du Concile. Il revient ensuite sur la décision de l’Église bulgare, dont il est membre, de ne pas participer au Concile.

Le père loan Tulcan, théologien roumain d’Arad, affirme le caractère central du Concile, impulsant une dynamique de dialogue au sein de l’Église et manifestant son universalité. Il souligne aussi le fait que ce concile aura fourni l’occasion de mettre en lumière les problèmes actuels de l’orthodoxie.

Enfin le théologien laïc suisse Noël Ruffieux s’interroge sur la nature panorthodoxe ou non du Concile de Crète, tout en soulignant qu’il y a bien eu concile et que cela peut constituer le début d’une véritable dynamique de dialogue au sein de l’orthodoxie et au-delà.

Suivent deux textes en annexe. Le premier est un chapitre, daté du début du XXe siècle, extrait d’un livre écrit par Antoine Kartachev, le dernier procureur du saint-synode de l’Église russe avant le rétablissement du patriarcat de Moscou en 1918. Il pose la question d’un éventuel concile orthodoxe à venir, des attentes qu’il cristallise et de la forme qu’il pourrait prendre en regard de la situation orthodoxe de l’époque. Il offre aussi une belle méditation sur le caractère intrinsèquement conciliaire de l’Église.

Dans le second texte, rédigé quelques mois avant la tenue du Concile de Crète, le théologien orthodoxe américain Peter Bouteneff propose un point sur la notion de prise de décision « par consensus » et ses implications lors des débats conciliaires. Tout le monde s’accorde sur le fait que le peuple de Dieu n’a pas été suffisamment associé au processus de préparation du Concile réuni en Crète. Déjà en 1982, lors de la Deuxième Conférence panorthodoxe préconciliaire, le métropolite Méliton de Chalcédoine, cheville ouvrière à l’époque, avait rappelé : « C’est un message tout à fait propre à l’orthodoxie : rien ne se décide ex cathedra et d’autorité, sans tenir compte de la volonté et de la conscience du plérôme » ; mais il ne fut pas entendu. Il faut souhaiter que toutes les Églises autocéphales – sans oublier en particulier les Églises qui étaient absentes – sauront impliquer évêques, prêtres et laïcs dans la réception du Saint et Grand Concile. La dynamique conciliaire, mise en marche, continuera son cheminement et le processus panorthodoxe pourra alors pleinement s’épanouir.

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