Contacts, n° 241

Contacts, n° 241

Liminaire

Voici un sujet délicat auquel la revue Contacts désire consacrer ce volume thématique : la question de la fonction et des limites de la raison dans la théologie chrétienne, et surtout en théologie dogmatique où l’on réfléchit au sens et à la portée salvifique des vérités de la foi révélées en Christ, portées et transmises par l’Église dans l’Esprit Saint.
Alors que fleurissent les sectes et officines en tous genres qui ne jurent que par l’expérience spirituelle et que se maintient contre vents et marées dans l’Orthodoxie (comme dans les autres grandes Églises chrétiennes) la tradition un peu austère d’une théologie « académique », il convient de ne pas tomber dans les oppositions faciles et de réfléchir au caractère raisonnable de la théologie chrétienne. En Christ, le Verbe de Dieu s’est fait homme : Il a parlé et enseigné, et transmis son message aux Apôtres ; donc une théologie, un discours sur Dieu et son salut pour l’homme et le monde, est nécessaire et légitime. Ce volume reprend quelques contributions d’un colloque de l’Association Internationale des Dogmaticiens orthodoxes (IAODT) qui se s’est réunie les 23-26 juin 2011 à l’Académie ecclésiastique de Thessalonique.
Les trois études patristiques de Pierre Mikhaylov, Peter Bouteneff et Ioan Tulcan, qui ouvrent ce volume, offrent des éclairages tout à fait fondamentaux sur la manière dont les Pères grecs (les Cappadociens, le Pseudo-Denys l’Aréopagite et Maximes le Confesseur) ont souligné le bien-fondé de faire usage de la raison en théologie. On notera cependant la tradition « apophatique » (négative) appuyée par l’Aréopagite, appelant à la « transfiguration de la raison ».
Alexis Fokin nous offre une étude remarquable sur les méthodes rationnelles utilisées dans la théologie trinitaire de la patristique latine, surtout chez Marius Victorinus, saint Augustin et Boèce. Cette théologie, en mettant l’accent sur l’unité de la substance de Dieu, présente une « différence radicale avec la doctrine trinitaire des Pères orientaux ». Pour autant, cette différence n’était pas jugée comme séparatrice mais légitime aux temps de l’unité entre les chrétientés latine et grecque.
Dans les deux contributions qui suivent, Michel Stavrou et Stavros Yangazoglou s’intéressent à la maturation des rapports entre foi et raison en théologie au Moyen-Âge byzantin, notamment chez Nicéphore Blemmydès et saint Grégoire Palamas. Ils montrent qu’à la formule de l’Occident chrétien « la raison au service de la foi », l’Orthodoxie préfèrera plutôt « la raison illuminée par la foi », soulignant que la raison n’est pas concevable comme une instance autonome et statique mais, comme toute la réalité humaine, se trouve appelée à une dynamique de transfiguration dans l’Esprit Saint. La théologie n’offre pas un discours clos sur lui-même mais découle de la vie du corps ecclésial. C’est ce qu’illustre la contribution décisive de Grégoire Palamas lors du conflit hésychaste qui eut lieu au xive siècle : la théologie érudite et dogmatique ne peut être que la formulation, à l’aide de mots et de notions, de la théologie de la grâce, c’est-à-dire de l’expérience vivante de Dieu dans la communauté de l’Église.
Dans le contexte de la pensée moderne du xxe siècle, Christophe Schneider s’intéresse à la réflexion du grand théologien et martyr russe Paul Florensky (1882-1937). Il montre que pour ce témoin de la foi – qui fut en même temps physicien, philosophe et théologien –, la Vérité révélée ne peut être subordonnée aux normes finies de l’entendement (onto-théologie), ni non plus être reléguée au domaine d’un pur irrationnel (fidéisme). C’est un appel à une sur-rationalité à recevoir pleinement dans la communion de l’Esprit Saint.

Les deux études qui closent ce volume, analysent le statut de la raison dans la théologie orthodoxe contemporaine. Pantélis Kalaïtzidis se livre à une déconstruction du programme de cette théologie qui a cherché à se libérer de sa tutelle envers le rationalisme de la théologie occidentale et a exalté l’apophatisme, la théologie mystique et l’expérience personnelle de Dieu : sont passées en revue les contributions de Vladimir Lossky, Georges Florovsky, Christos Yannaras, Jean Zizioulas. Pantélis Kalaïtzidis propose ensuite une série de considérations critiques et invite finalement à privilégier, dans la lumière du Christ, le Dieu révélé sur le Dieu incompréhensible.
Aristote Papanikolaou plaide, à son tour, avec force pour une meilleure valorisation de la rationalité du dogme face aux excès de l’apophatisme. Croyant nécessaire de refuser la démarche trinitaire apophatique et antinomique de V. Lossky, il s’emploie à une réhabilitation de la théologie du P. Serge Boulgakov. On pourra se demander s’il est légitime de réduire V. Lossky à l’apophatisme et à l’antinomie, ou encore de l’opposer à Boulgakov. Il reste que cet exposé, comme le précédent, a le mérite d’appeler à de précieuses et nouvelles interrogations sur le croisement entre théologie et expérience spirituelle, et à revitaliser le débat sur la place de la raison dans la théologie chrétienne.
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Contacts

Sommaire

Liminaire
[p. 2-4]

L’utilisation de la rationalité dans la théologie chrétienne selon les Cappadociens
[p. 5-18]
Pierre Mikhaylov

La transfiguration de la raison chez Denys l’Aréopagite
[p. 19-27]
Pierre C. Bouteneff

Le rôle de la raison dans la perception de Dieu selon saint Maxime le Confesseur
[p. 28-43]
Ioan Tulcan

Les méthodes rationnelles dans la théologie trinitaire de la patristique latine
[p. 44-57]
Alexis Fokin

La raison illuminée par la foi dans la théologie byzantine du xiiie siècle
[p. 58-73]
Michel Stavrou

Discours théologique et expérience ecclésiale dans le cadre du conflit hésychaste du xive siècle
[p. 74-88]
Stavros Yangazoglou

Au-delà des limites de la raison : réflexion sur l’ouvrage de Paul Florensky La Colonne et le Fondement de la Vérité (1914)
[p. 89-100]
Christophe Schneider

La théologie comme science et doxologie : logocentrisme, apophatisme et théologie mystique chez quelques auteurs orthodoxes contem- porains
[p. 101-118]
Pantélis Kalaïtzidis

Le rôle de la raison dans la formation de la doctrine de la Trinité
[p. 119-125]
Aristote Papanikolaou

Chronique
[p. 126-132]

Tribune libre
[p. 133-136]

Bibliographie
[p. 137-143]