Contacts, n° 242

Contacts, n° 242

Liminaire

Ce numéro de la revue Contacts est centré sur une vision chrétienne de l’Homme. L’Homme ? Peu de notions ont reçu tant d’interprétations au fil de l’histoire. La Bible dit qu’il fut créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Donc promis à un avenir glorieux dans un monde de délices que Dieu lui avait aménagé pour y exercer ses énergies créatrices. Or dans son orgueil insensé de devenir comme Dieu, il est expulsé de ce séjour bienheureux et doit faire face à la mort. Dans son immense commisération, Dieu descend sur terre pour sauver sa créature égarée. Au point culminant de la Passion du Dieu incarné, Pilate prophétise à son insu : « Voici l’Homme » (Jn 19,5). Le Sauveur est à ce moment couvert d’une couronne d’épines, enveloppé d’un faux manteau royal ; la foule vocifère : « crucifie-le ! », des soufflets s’abattent sur lui. Nous voilà au cœur de l’anthropologie chrétienne. Cette image du Christ aux outrages – mais toujours glorieux – peut servir de référence dans le piteux débat récent sur le « mariage pour tous », le dévoiement des mots, ou la suppression des mots « père » et « mère », l’enfant comme produit de consommation, licence laissée (ou même enseignée) aux jeunes de s’orienter sexuellement dès l’âge de quinze ans. La famille monogame avec 40 % de divorces est dans une passe difficile, soit… mais est-ce une raison pour démanteler avec une telle légèreté des traditions, une structure de société plus que millénaires ?

Dans un texte introductif où sont présentés deux grands saints, François d’Assise et Séraphin de Sarov, Michel Evdokimov rappelle avec fermeté que le « saint » est celui qui, ayant traversé des épreuves, est transformé et peut alors changer la vie. Le Poverello représente pour Berdiaev « le fait le plus important de l’histoire du christianisme après la vie de Jésus-Christ », et de son côté le « pauvre Séraphin » (comme il s’appelait lui-même) exhorte dans l’Esprit à « acquérir la paix intérieure pour que des foules d’hommes soient sauvées ». Dans notre monde hédoniste, la discipline intérieure, le combat contre les passions n’ont pas bonne presse. Pourtant l’acquisition de la liberté spirituelle et l’ouverture respectueuse au prochain sont à ce prix.

De son côté Ivan Karageorgiev rapproche avec finesse et sûreté « L’altérité personnelle selon l’approche personnaliste d’Emmanuel Mounier avec la notion orthodoxe de la personne humaine ». Il s’agit d’affronter l’objectivation de la personne humaine qui « tente de réduire l’homme à une partie de lui… à la manière d’une chose ». Chez Mounier, la liberté se revendique parce qu’en Église, l’autre est indispensable pour ma liberté et mon altérité. « Être, c’est aimer ». Dans la communion eucharistique, la solitude de l’homme moderne est abolie et l’altérité est sanctifiée. Khomiakov le disait : « on ne se sauve pas seul, on se sauve avec les autres. »

Serge Model nous offre ensuite une étude richement documentée sur « La canonisation des saints dans l’Église orthodoxe ». Y sont abordés, entre autres, le processus de canonisation dans l’Église orthodoxe et le sens du mot saint. Retour à un thème bien utile pour aborder l’anthropologie chrétienne, là où elle côtoie ses sommets. Avec raison, l’auteur pose la nécessité, surtout pour nous, en Occident, de connaître, d’aimer certains saints d’avant ou d’après le schisme.

Dans « Le mariage chrétien et la question du genre », Jean Breck, qui est américain, parle en grande connaissance de cause et avec profondeur de thèmes anthropologiques d’actualité. Les échecs de l’union conjugale ne sauraient nous faire rejeter le projet de Dieu quand il créa l’homme et la femme en vue d’une union sainte, monogame, image de l’union mystique entre le Christ et son épouse l’Église. Il faut reconnaître la responsabilité des adultes vis-à-vis des jeunes dans la triste multiplication des divorces. Sans condamner quiconque, l’A. affirme que l’union homosexuelle contredit l’anthropologie chrétienne. La théorie du genre, qui n’a rien de scientifique, se répand désormais dans les manuels scolaires. Certes, l’orientation sexuelle est un mystère, mais il faut garder au mariage son vrai sens, comme une réalité indéfectible.

Dans « Approche patristique de l’anthropologie du genre chez Elisabeth Behr-Sigel », Valérie Karras se fait l’écho des questions posées par celle-ci et de son regret qu’une femme ne puisse pas « élever les Saints Dons en offrande à Dieu ». Elle et Sarah Hinlicky Wilson découvrent « une anthropologie complète et généreuse » chez Paul Evdokimov dans son livre La femme et le salut du monde. Mais elles s’en écarteront plus ou moins. Toutes deux considèrent qu’une anthropologie ne reposant pas sur la binarité des genres apparaît chez certains Pères, dont les Cappadociens. Sexe et genre se situent hors de la sphère divine, et la différence sexuelle devient un élément secondaire de l’humanité, limité au statut humain déchu, voué à être transcendé dans l’eschaton.

Enfin, dans ses « Réflexions sur la théorie du genre », André Krajevitch présente celle-ci comme une volonté de supprimer la nature humaine, et se demande si l’on peut proposer une vision orthodoxe de la réalité des sexes masculin et féminin. Cette théorie vise à déconstruire la famille, le genre, la reproduction, la séparation homme – femme. Anti-essentialiste, elle veut se construire dans une totale liberté : « l’individu devient ce qu’il fait… C’est l’acte qui constitue la personne ». Dans une espèce humaine évolutive, la génétique cherche à réaliser des surhommes par la sélection scientifique. Le problème de l’ordination des femmes est aussi posé. L’Ecclesia, rappelle l’A., est souvent représentée par une femme orante, certaines femmes enseignent la théologie, d’autres sont vénérées comme « égales aux apôtres ». Pourtant aucune femme ne préside l’assemblée eucharistique.

Nous laisserons l’A. conclure : « Nous devons témoigner, être l’icône de deux vérités quasi contradictoires : affirmer d’une part la césure béante entre le Créateur et la créature, manifester d’autre part notre vocation d’union au Christ pour ne plus faire avec Lui qu’une seule chair. […] C’est ce témoignage que l’on peut opposer à la théorie du ‘genre’ ».

Contacts

Sommaire

Liminaire
[p. 145-147]

Saint François d’Assise et saint Séraphin de Sarov témoins de l’Église indivise
[p. 148-158]
Michel Evdokimov

La canonisation des saints dans l’Église orthodoxe
[p. 159-190]
Serge Model

L’altérité personnelle selon l’approche personnaliste d’Emmanuel Mounier et la notion orthodoxe de personne humaine
[p. 191-215]
Ivan Karageorgiev

Le mariage chrétien et la question du « genre »
[p. 216-231]
Jean Breck

Approche patristique de l’anthropologie du genre chez Élisabeth Behr-Sigel
[p. 232-255]
Valérie A. Karras

Réflexions sur la théorie du « genre »
[p. 256-268]
André Krajevitch

Chronique
[p. 269-279]

Bibliographie
[p. 280-295]