Contacts, n° 25

N° 25 – 1er trim. 1959

Liminaire

Avec ce numéro, le premier de 1959, commence pour Contacts une autre étape. L’occasion s’offre de faire le point. Orthodoxes ou amis de l’Orthodoxie, nous voudrions porter témoignage de la plénitude que nous découvrons dans l’Église orthodoxe, ou que l’Église orthodoxe nous aide à découvrir dans nos propres traditions.

LA RENCONTRE, EN NOUS, DE L’ORTHODOXIE ET DE L’OCCIDENT

Nous ne pensons pas qu’elle soit fortuite, simple résultat de contingences historiques ou d’un goût contestable pour l’insolite. En deçà des droits imprescriptibles de la vérité, en deçà de cette vocation d’Abraham qui reste le secret de chacun, nous voudrions jalonner quelques cheminements humains vers cette rencontre.

La terre est ronde : de plus en plus l’Occident et l’Orient ne sont plus géographiques mais spirituels.

Quand la pensée d’un allemand du siècle dernier prétend régner sur la Russie et que Paris scrute les traditions de l’Inde, l’unité humaine s’accomplit pour le meilleur et pour le pire. Et la civilisation planétaire dont la difficile organisation encombre aujourd’hui nos perspectives posera, pose déjà aux esprits les plus exigeants une question unique : la question de l’homme, ou plutôt l’homme comme question. C’est au crible de cette implacable et toute personnelle exigence que nous avons trouvé, or pur dans son écrin et sa gangue d’Orient, la « juste adoration » capable de transformer l’angoisse en louange. L’Orthodoxie nous a fait aimer ses formes orientales. Mais surtout, mais d’abord, elle est pour nous la plus haute possibilité d’aimer le Christ : Orient spirituel, « Soleil levant qui vient d’en haut pour éclairer ceux qui gisent dans les ténèbres et l’ombre de la mort ».

L’Occident explore l’enfer, et l’Orthodoxie proclame la victoire sur l’enfer.

Aujourd’hui l’optimisme moderne – y compris l’optimisme catastrophique de la révolution: le plus inhumain – peut encore exalter les peuples adolescents. L’Occident se retrouve vieux, avec un athéisme dégrisé. Il sait maintenant la finitude et la déréliction. Si la littérature et le cinéma vont aux extrêmes – la « tricherie » de ceux qui n’attendent même plus Godot –, c’est un des faits les plus terrifiants de ce temps que l’athéisme descende de la tête aux entrailles. Notre jeunesse, souvent la meilleure, se voit par instants dépouillée de toute adhésion spontanée à l’existence, et vivre, parfois, lui fait question. Abandonné de cette grâce première, celle de la création, l’homme se découvre épave : même plus révolté, car l’absurde n’est plus autour de lui, mais en lui.

Cette vie sans vie, cet athéisme d’indifférence, d’indifférence à l’existence même, les plus lucides y décèlent l’enfer. Un enfer très quotidien, qui n’a même plus besoin, pour se manifester de la « société concentrationnaire ».

Pour ces clairvoyants du vide, le Dieu de l’enfer est un Dieu mort. Seul pourrait les délivrer Celui qui descend en enfer pour vaincre l’enfer, dans la mort pour vaincre la mort. Sans doute est-ce là le vrai message du christianisme, mais où, malgré tout, sonne-t-il plus fort que dans l’Orthodoxie ?

Aujourd’hui l’Orthodoxie et l’Occident ont besoin l’un de l’autre, pour accomplir le meilleur d’eux-mêmes.

Depuis le schisme, le destin de l’Occident est une quête inapaisée. D’une part, une Église qui préserve, voire durcit sa réalité objective, mais se défie des charismatiques, retire au peuple la garde de la vérité, contrôle sévèrement l’effusion de l’Esprit. De l’autre tous les mouvements qui, des hérésies pneumatologiques du Moyen Âge à la Réforme, de la Réforme aux révolutions de l’individu, revendiquent obscurément la liberté de la personne et la plénitude de l’Esprit.

Or le divorce de l’Occident et de l’Orthodoxie, s’il a jeté celui-là dans cette dialectique d’insatisfaction, a partiellement maintenu l’Orthodoxie à l’écart des grands courants de pensée, à l’écart de cette exigence de lucidité qui contraint la foi à s’élucider. De là, dans l’Orthodoxie contemporaine, le danger parfois d’une sclérose où l’engourdissement des âmes se couvre du nom de la paix qui surpasse toute intelligence. Aujourd’hui l’Église orthodoxe a besoin de l’Occident qui cherche pour vaincre l’Occident qui nie, elle a besoin de la science et de l’exigence de l’Occident pour prendre conscience de ses richesses : « rien n’est caché qui ne doive être découvert. »

Aider l’Occident à découvrir la « lumière blanche » de l’Orthodoxie, tel voudrait être, si peu que ce soit, notre service.

UN TRIPLE DIALOGUE

Un service ainsi défini nous engage à un triple dialogue.

Avec les autres chrétiens

D’abord, et surtout, avec les chrétiens d’Occident, catholiques romains, réformés, anglicans. Notre premier devoir envers eux est d’information.

Si la découverte de l’Orthodoxie s’accélère en Allemagne, en France elle ne dépasse guère quelques milieux restreints de spécialistes. Sans faire, à proprement parler, œuvre de science, nous voudrions apporter une connaissance directe de l’Orthodoxie à tous ceux qui ont le goût de la vie profonde.

Tant de malentendus s’attardent encore ! Les uns imaginent l’Orthodoxie comme une religion à la fois vague et capiteuse qui s’exprime en des catégories exotiques à peu près incompréhensibles… Nous aimerions au contraire souligner le caractère direct, à la fois dynamique et existentiel, de la pensée orthodoxe, qui met la rigueur grecque au service du sens évangélique de la personne.

D’autres célèbrent dans l’Orthodoxie le conservatoire du premier millénaire de l’Église. C’est oublier la vie puissante de la Tradition et comment, par les ressourcements spirituels des XIVe et XIXe siècles, l’Église orthodoxe a répondu aux problèmes des temps modernes. Faire connaître l’histoire médiévale et moderne de l’Orthodoxie sera une autre de nos préoccupations.

Ainsi voudrions-nous dissiper l’illusion que le schisme entre l’Occident et l’Orient chrétiens serait dû seulement à des facteurs culturels, à des différences de mentalités. Nous ne nions pas l’importance de ces facteurs. Mais nous croyons qu’il s’agit en dernière instance d’un problème de Vérité où s’engage toute notre foi. Déceler une profondeur proprement théologique là où beaucoup ne voudraient voir que « facteurs non théologiques », ne serait-ce pas, dans une douloureuse honnêteté, la condition même d’une prière lucide pour l’union ?

Après l’information, notre tâche est de redécouverte. L’Orthodoxie, dont nous sommes ou que nous aimons, nous situe en effet à l’intérieur du destin spirituel de l’Occident. Lorsqu’à Auxerre nous descendons dans la crypte de l’église Saint-Germain, nous nous trouvons devant des fresques dont le style est occidental, mais qui témoignent de la plénitude de l’Église Une. L’esprit d’Orthodoxie peut éclairer d’un jour nouveau l’histoire profonde, cryptique, du christianisme occidental. Combien nous sentons-nous proches, par exemple, de la grande renaissance chrétienne du XVIIe siècle français : le théocentrisme de l’Oratoire, le rôle du laïcat chrétien, le recours à la langue vulgaire, la continuité retrouvée avec les Pères et la publication d’une véritable « philocalie » française, l’ecclésiologie même d’un Bossuet, tout cela est pour nous visage français de l’Église Une. Et comment, sinon dans la lumière de l’Orthodoxie, situer l’amure d’un Péguy, véritable synthèse du génie français, où le sens farouche de la liberté et celui du Corps mystique cherchent nostalgiquement leur unité, où monte, refoulée par les bien-pensants mais irrésistible, la prière pour les damnés !

Si nous tentons de montrer à nos frères catholiques et réformés leur visage, justement, qui nous est le plus fraternel, nous souhaitons qu’ils fassent de même pour l’Orthodoxie. À leurs questions, à leurs critiques, cette revue est largement ouverte. Nous aimerions qu’elle devienne, entre eux et nous, humblement mais efficacement, une « voie de petite communication »…

Ce que nous demandons seulement à nos interlocuteurs, c’est, en réaction contre un adogmatisme trop répandu, le goût de la vérité, osons le dire : le goût du dogme. Avec eux, nous voudrions remettre dans le creuset du Saint-Esprit ces formules souvent récitées du bout des lèvres, pour montrer qu’elles sont l’adoration de notre intelligence (« Tu aimeras Dieu de toute ton intelligence ») et comme le « lieu » intellectuel nécessaire du rendez-vous entre l’homme et Dieu. Sens du dogme en sa vivante profondeur, humble ouverture aux Béatitudes dont le dogme préserve l’esprit, dans ces perspectives tout dialogue entre chrétiens devient prière pour l’union.

Information et dialogue peuvent enfin nous aider à ménager une meilleure compréhension entre Rome et la Réforme. Aux catholiques, nous désirerions montrer que l’unité et l’objectivité de l’Église, suffisamment scellées par l’Eucharistie, n’excluent nullement le rôle des charismatiques et la liberté du Saint-Esprit, ces exigences légitimes de la Réforme. Aux protestants, nous ferions peut-être découvrir, libérées des hypothèques qu’ils refusent, bien des réalités ecclésiales qu’ils pourront ensuite retrouver et aimer dans l’Église de Rome. Ainsi voudrions-nous prendre place, modestement, dans le grand labeur œcuménique. Sans relativisme, mais dans la certitude que l’absolu dont nous devons témoigner est un absolu d’amour.

Avec les autres religions

Sur une terre devenue petite, un autre dialogue s’impose : avec les religions non chrétiennes. Certes nous ne dirons pas, comme vient de le faire un grand écrivain français, que la nouvelle, et meilleure, position des chrétiens consiste à demander aux juifs d’être de « bons juifs » et aux musulmans de « bons musulmans ». L’Orthodoxie a trop conscience que le message central du christianisme est la révélation de la Trinité, pour évacuer la réalité douloureuse d’un rejet devenu refus, celui d’Ismaël, et d’un refus devenu rejet, celui d’Israël. Toutefois si la prière, naissant de la douleur, en appelle de la Jérusalem terrestre déchirée à l’unité de la Jérusalem céleste, son intercession n’est valable qu’au prix d’une entière compréhension. Or comprendre, c’est prendre en soi. Comprendre, c’est ne plus ignorer les vergers d’amour du hassidisme où les justes sont arbres de paix, ni la mort d’Hallaj « dans l’instance suprême de la croix ». D’une telle démarche, d’ouverture sans syncrétisme, l’ouvrage d’un de nos collaborateurs, le père Lev Gillet, Communion in the Messiah, reste un des meilleurs exemples. Notre pensée attentive va aussi vers les orthodoxes du Proche-Orient, arabes eux-mêmes et témoins du Christ en terre d’Islam.

Plus grave sans doute, pour l’avenir spirituel du monde, la découverte des métaphysiques d’un plus lointain Orient. Le vide monstrueux que provoque la civilisation du bonheur, le faible intérêt de tant de chrétiens pour le dogme et la vie intérieure laissent l’âme profonde de l’Occident dangereusement disponible. Un athéisme gnostique se prépare, ou, si l’on veut, une science de l’homme total, qui puise dans les philosophies et les méthodes de l’Orient, et risque de trouver les chrétiens désemparés, voire séduits. Dans ce domaine l’Orthodoxie a un rôle unique à jouer : elle connaît en effet, et pratique depuis des siècles, les psycho-techniques de l’Orient, mais au service d’une intériorisation des sacrements et d’une rencontre personnelle du Dieu personnel. Pleins d’admiration et de respect pour la tradition hésychaste, nous ne cesserons d’exorciser, au nom du mystère de la personne, les idoles de la contemplation. Sans mépriser pour autant les « visites du Verbe » et l’incontestable authenticité religieuse de l’Orient non chrétien. De cet Orient, ce que nous aimerions faire connaître à nos lecteurs, c’est l’immédiat de la vie, ce sont des récits de voyages dans les « paysages intérieurs ». Une phénoménologie si l’on veut, mais toute animée de charité. Et la vie, dans l’hindouisme moderne ou le bouddhisme japonais, n’est-ce pas de plus en plus la nostalgie du Dieu vivant ? La théologie orthodoxe du Saint-Esprit et de l’énergie déifiante ne serait-elle pas la seule qui puisse répondre à l’expérience hindoue de vie divine, tout en noyant dans les eaux du baptême l’orgueil de l’« esseulement » ?

Avec les incroyants

Un théologien orthodoxe suggérait, voici quelques années, que l’on fondât dans chaque faculté de théologie une chaire d’athéisme. A défaut de cette innovation improbable, nous voudrions parfois donner ici la parole aux révoltés ou aux indifférents, à ceux pour qui le Dieu personnel est coupable d’un injuste univers, comme à ceux pour qui ce Dieu-là est vraiment mort. Nous évoquerons, avec la discrétion qui s’impose, le grand combat spirituel qui se déroule au-delà du rideau de fer. Mais c’est surtout autour de nous et en nous que nous voudrions scruter l’athéisme. Chrétiens, presque toujours ne parlons-nous pas d’un Dieu mort dans un langage mort ? Si le silence d’un athée, silence d’asphyxie dans un monde inintelligible, glaçait soudain le cœur des théologiens, peut-être ne leur suffirait-il plus d’écrire les uns pour les autres, mais souffriraient-ils la question dont mourut Saint-Exupéry : que faut-il, oui, que faut-il dire aux hommes ? Parmi les chrétiens d’aujourd’hui, il y a certes de bien grands savants, et plus encore de militant piaffants qui font du Dieu terrible la clef de voûte d’une super-idéologie. Qu’ils écoutent en silence un désespéré, qu’ils soient nus avec lui devant la tendresse impossible et la mort inéluctable. Alors ils comprendront que seuls les mots lustrés par l’océan silencieux de la prière peuvent rompre les bandelettes qui font le prochain si lointain. Alors ils comprendront que seul le l’égard purifié par les larmes peut fondre la pierre du cœur…

La connaissance de l’athéisme est la condition même d’un christianisme qui ne soit pas, pratiquement, athée.

À cette tâche immense, où prime le devoir d’information, nous ne correspondrons que lentement et pour une très faible part. Mais pèsent lourd les petites choses quand elles se situent dans une grande lumière.

Contacts

Sommaire

Liminaire
[p. 1-8]

Le corps, temple du Saint-Esprit
Communauté S. Georges de Deir-el-Harf
[p. 9-21]

Homélie sur la Présentation de la Vierge
S. Grégoire Palamas
Introduction et traduction de Jean Meyendorff
[p. 22-31]

De l’enfer
Olivier Clément
[p. 32-35]

Chronique
• Images grecques – Léon Zander
I. Les hommes
[p.36-41]
II. La fillette à l’herbe parfumée
[p.42-45]

Bibliographie
Le Pasteur d’Hermas – Sources Chrétiennes n°53 [G. R. d’A.]
[p. 46-47]
Orthodox spirituality –
A monk of the Eastern Church [E. B.-S.]
[p. 47-54]
The Undistorted image – Archimandrite Sophrony [G. R. d’A.]
[p. 54-55]
La Femme et le salut du monde – Paul Evdokimov [O. C.]
[p. 55-59]
La Philosophie passe au Christ – Ichtus tome III [G. R. d’A.]
[p. 59-61]
Dieu et l’homme d’aujourd’hui – Hans Urs von Balthasar [G. R. d’A.]
[p. 61-64]