Liminaire
L’archimandrite Sophrony (1896-1993), saint moine d’origine russe formé au Mont Athos, a été canonisé par le saint-synode du Patriarcat de Constantinople le 27 novembre 2019. Soixante ans plus tôt, au moment de fonder en Essex le monastère orthodoxe Saint-Jean-Baptiste où il allait vivre plus de trente ans, le père Sophrony aida la relance de notre revue, dessinant lui-même le logo stylisé – l’icône de la Sainte Trinité – qui orne encore sa première page de couverture. Le volume Contacts 209 (1er trimestre 2005) lui avait été consacré. Seize ans plus tard, nous sommes heureux d’offrir ce second volume à sa mémoire.
Comme son starets, saint Silouane l’Athonite, dont il fit connaître la vie et le message au monde entier, saint Sophrony constitue un véritable trait d’union entre Orient et Occident, pardélà les nationalités, les cultures et les langues, les traditions et les modernités, au cœur de chacune des irréductibilités personnelles, dans la continuité de la commune nature humaine telle que le Christ l’a divinement manifestée. Prégnance paradoxale de l’Esprit Saint émergeant de l’espace confiné d’un humble cœur creusé jusqu’à l’épuisement, pour se rendre présent en des lieux imprévisibles, en France, en Angleterre, au Liban, reposant sur des communautés doubles – moines et moniales d’esprit athonite évangéliquement éclos. Modernité eschatologiquement embarquée, de force, sur la voie de la sainteté.
Tout a commencé chez le père Sophrony par une destinée d’artiste travaillé par la recherche, en soi, de la beauté absolue, et par la réalisation de son rendu intégral. Comme l’évoque l’aperçu biographique qui ouvre ce volume, de la plume de Jean-Claude Polet, secrétaire de l’Association Saint-Silouane-l’Athonite, l’itinéraire de vie de saint Sophrony a couvert le XXe siècle. L’Esprit Saint l’a conduit, d’étape en étape, vers les lieux, les milieux et les personnes que son génie avait pour mission de révéler à eux-mêmes et au monde. Il a été ainsi soucieux de stimuler en Occident tout ce que l’espérance faisait monter au cœur de ceux que l’esprit évangélique animait.
Il a fréquenté les milieux que l’émigration russe avait prophétiquement pressentis pour la renaissance d’une orthodoxie occidentale de terroir, comme nous le rappelle l’article du père Serge Model. Il a soutenu, notamment, l’enthousiasme inspiré d’Eugraph Kovalevsky. L’amitié entre les deux hommes fait l’objet d’une étude signée par Élie de Foucault et Victor Derély.
D’autres personnes en chemin se sont trouvées saisies par la requête de l’Esprit, ainsi qu’on pourra le découvrir dans la variété des témoignages, notamment ceux de mère Mariam – du Liban – et de Christian Laffely – de Suisse. Mgr Syméon, dans son article, raconte la création, il y a trente ans, du monastère orthodoxe Saint-Silouane, dans le Maine, suivant l’injonction de saint Sophrony : « C’est impossible à faire, mais qu’il le fasse ! » Quant à Dom Silouane Caffet, moine bénédictin appelé à vivre le message de saint Silouane l’Athonite dans son Église, il nous livre, dans sa contribution, le témoignage extrêmement fort d’une relation de paternité trans-ou méta-confessionnelle, et atteste les relations étroites, respectueuses et fraternelles entretenues par le père Sophrony avec le monastère bénédictin de Saint-Wandrille.
Dans son article, Pierre Burgat souligne le chemin de vie spirituelle qu’indiquait le père Sophrony, face à la surenchère des méditations orientales qui, sous prétexte de « libération », risquent d’entraîner l’âme vers le néant. La voie du cheminement en Christ peut se résumer au désir de favoriser l’épanouissement du « principe personnel » en nous, à l’émerveillement de l’éclosion, dans l’Esprit Saint, de la condition personnelle que certains appellent la personnéité. La rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ ne signifie donc pas une fusion ni une disparition de la personne mais, au contraire, son plein accomplissement.
L’étude finale du père Anatole Negruta met en regard la spiritualité du père Sophrony et celle de saint Jean de la Croix pour en souligner les convergences. Elle montre bien que la lecture de l’œuvre du second a permis au premier de mieux saisir l’unité profonde qui existe dans la vie spirituelle entre l’ascèse, la dogmatique et la vie liturgique.
Dans la parfaite fidélité sans règle à saint Silouane l’Athonite et à l’Esprit Saint, saint Sophrony aura répandu, en France puis en Angleterre, et, par là, dans le monde entier, l’humble rosée qu’irise sur la terre des hommes la lumière du jour sans déclin.
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