Liminaire

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Les conflits qui dĂ©chirent Ă  l’heure actuelle notre monde nous interrogent. Force est de reconnaĂźtre que le poison identitaire qui alimente les guerres en cours se nourrit en particulier de l’identitarisme religieux. Comment alors, Ă  rebours d’une foi portĂ©e comme un Ă©tendard exclusiviste – ce vers quoi le christianisme a trop souvent penchĂ© dans l’Histoire –, pouvons-nous incarner et promouvoir l’amour inconditionnel dont le Christ nous montre l’exemple ? Les articles du prĂ©sent volume suggĂšrent quelques pistes Ă  travers une rĂ©flexion chaque fois renouvelĂ©e sur le mystĂšre de l’Église.

Dans le premier article, le pĂšre Radu Mara nous interpelle sur la rĂ©alitĂ© de notre vĂ©cu ecclĂ©sial : quel en est la finalitĂ© profonde ? S’agit-il de faire triompher une certaine vision de l’Église, que chacun souhaite lĂ©gitimement dĂ©fendre, ou avant tout d’incarner la communion en Christ ? Partant de l’exemple des premiĂšres divisions, Ă  l’Ă©poque apostolique, entre judĂ©o-chrĂ©tiens et pagano-chrĂ©tiens, il transpose ce conflit Ă  notre Ă©poque entre les orthodoxes « d’ici » et ceux de « lĂ -bas », que les hasards des migrations ont conduits Ă  cohabiter sur le sol occidental. Il montre le danger d’absolutiser chaque approche de la foi – celle plus attachĂ©e Ă  la lettre de la Tradition et celle plus critique – pour en appeler Ă  discerner, dans la nĂ©cessitĂ© de cohabiter avec des personnes qui ne partagent pas notre vision de l’Église, la finalitĂ© mĂȘme de nos communautĂ©s ecclĂ©siales.

Dans la rĂ©flexion qui suit, le pĂšre John Behr rĂ©vĂšle la façon dont les PĂšres des premiers siĂšcles ont dĂ©fini l’Église comme Vierge et MĂšre, avant que ces attributs ne dĂ©signent plutĂŽt la MĂšre de Dieu, surtout Ă  partir du concile d’ÉphĂšse (431). Ce faisant, il invite Ă  renouveler notre vision de l’Église non pas comme groupe mis Ă  part du monde, mais comme avant-garde de ce monde dĂ©jĂ  unie au Christ, selon la vocation que Dieu adresse Ă  tout ĂȘtre humain.

La chercheuse byzantiniste Francesca Samori revient ensuite sur une page d’histoire byzantine presque oubliĂ©e : la dĂ©fense de l’union de Lyon (1274) par le thĂ©ologien byzantin Georges MĂ©tochitĂ©s qui pensait vider la querelle du Filioque – pierre d’achoppement entre les chrĂ©tiens d’Orient et d’Occident – en faisant bien Ă  tort coĂŻncider la doctrine latine du Filioque (selon laquelle l’Esprit procĂšderait du PĂšre et du Fils) avec le Per Filium des PĂšres grecs (l’Esprit procĂšde du PĂšre par le Fils). DĂ©sireux de rĂ©tablir l’unitĂ© de foi entre les chrĂ©tiens de l’Ancienne et de la Nouvelle Rome, il n’hĂ©sitait pas Ă  mĂ©sinterprĂ©ter la RĂ©vĂ©lation trinitaire telle que la Tradition apostolique l’a transmise. Pourtant, l’obstination dans une erreur tragique ne peut jamais servir une noble cause.

Un autre point de litige, cette fois directement ecclĂ©siologique et canonique, est mis en lumiĂšre par le document Ă©tonnant que nous publions pour la premiĂšre fois en langue française. Il s’agit de la lettre, datĂ©e de 1927, du patriarche d’Alexandrie MĂ©letios II au mĂ©tropolite Antoine (Khrapovitsky), pour rĂ©pondre Ă  son interrogation sur la situation de l’Église russe hors-frontiĂšre. Comme le rappelle Mgr GrĂ©goire (Papathomas) dans son introduction Ă  la traduction de cette lettre, c’est l’occasion pour le patriarche d’Alexandrie, Ă  son Ă©poque rĂ©putĂ© pour son expertise ecclĂ©siologique d’oĂč la demande de Mgr Antoine, de rappeler que l’Église ne peut s’organiser selon des principes ethniques mais uniquement territoriaux, en vue de garantir la pleine diversitĂ© de ses membres dont le vĂ©ritable dĂ©nominateur commun doit rester l’attachement au Christ. Il est clair, aussi, que le privilĂšge d’administrer toutes les diasporas orthodoxes, que revendique depuis longtemps le Patriarcat ƓcumĂ©nique, est loin d’avoir fait l’objet d’une rĂ©ception unanime de la part des autres Églises autocĂ©phales.

Dans le dernier article, le thĂ©ologien canadien Paul Ladouceur analyse la situation actuelle de l’Église orthodoxe dans le dialogue ƓcumĂ©nique, polarisĂ©e entre des partisans du dialogue qui reconnaissent la sacralitĂ© des autres Églises chrĂ©tiennes, et les anti-ƓcumĂ©nistes de stricte obĂ©dience. L’auteur s’attache Ă  dĂ©montrer l’incohĂ©rence de la position de ces derniers concernant l’accĂšs au salut pour les non-orthodoxes. Contre une telle vision, il prĂŽne une « approche mystĂ©riologique et apophatique de l’Église », rappelant que les frontiĂšres de l’Église sont connues de Dieu seul.

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