Contacts, n° 172

N° 172 – 4e trim. 1995

Liminaire

Paul Evdokimov a grandi en Russie, c’est là-bas qu’il s’est imprégné de la spiritualité orthodoxe. Il naît en 1901 à Pétersbourg. Son père, officier supérieur, est tué en 1907 par un terroriste. C’est par sa mère qu’il découvre la foi, qu’il entre dans la joie de l’Eglise, qu’il visite les monastères où se pressent les pèlerins, dans un ruissellement de chants et de lumières.

« Tu es l’avenir, grande aurore, Sur les plaines de l’éternité.
(…) Rosée, matines, jeunes filles, Pèlerins, la mère et la mort »1.

Vient la révolution. La famille se retrouve à Kiev où Paul ébauche des études de théologie, ce qui ne se faisait guère dans son milieu. Puis la guerre civile, l’armée blanche, les nuits dans la neige, réchauffé par son cheval. Et d’étranges rencontres avec des spirituels inconnus comme il en surgit dans ces apocalypses intra-historiques. La défaite, l’exil: Constantinople, Paris, la misère, les durs labeurs. Paul Evdokimov travaille chez Citroën, puis, la nuit, dans les services de nettoyage des gares du métro, car il achève, le jour, ses études de théologie à l’Institut St-Serge, qui vient de s’ouvrir. C’est l’époque des rencontres décisives, Berdiaev et Boulgakov surtout, l’époque où se précise une vocation: « Par la présence active d’une élite brillante de penseurs religieux russes, l’Orthodoxie était brusquement sortie de son isolement séculaire … La confrontation de l’Orient, et de l’Occident chrétiens se posait comme un fait irréversible de l’histoire, un appel se faisait entendre, une vocation passionnante se dessinait, bientôt s’imposait clairement »2.
En 1928, Paul Evdokimov, s’éloignant des querelles de l’émigration, se fixe dans le midi de la France. Il prépare une thèse de philosophie – Dostoïevski et le problème du mal – qu’il soutient en 1942 à l’Université d’Aix-en-Provence. Il se lie avec les milieux les plus « spirituels » du protestantisme français, et participe avec eux à la Résistance, pour sauver des vies, juives surtout. En 1945, l’année où meurt sa première femme, il est chargé par la CIMADE (Comité Intermouvement d’Aide aux déplacés et Evacués), dont il avait été un des fondateurs, de diriger dans la banlieue parisienne un centre d’accueil pour réfugiés. Véritable « cour des miracles» à propos de quoi il note paisiblement: « Le moment était venu de reconnaître en tout visage humain l’icône vivante du Christ »3. De 1947 à 1968, il est responsable du Foyer d’étudiants de la CIMADE, où se pressent réfugiés politiques de l’Est et de l’Ouest, étudiants du Tiers-Monde. Sa présence pacifie, approfondit. Pour certains, une véritable paternité spirituelle, libératrice.
C’est alors, après cette longue maturation par la réflexion et le service, et après son second mariage avec une jeune Japonaise qui le seconde très efficacement – que Paul Evdokimov donne sa mesure de théologien. Il rédige l’essentiel de son œuvre entre 1957 et sa mort, en 1970 (mort presque subite, au moment même où il achevait un article sur l’Esprit Saint et la Il Mère de Dieu). Professeur depuis 1953 à l’Institut St-Serge, depuis 1967 – date de sa fondation – à l’Institut Supérieur d’Etudes Œcuméniques,
« invité» au Deuxième concile du Vatican, il s’était orienté vers le dialogue aussi avec les catholiques, particulièrement avec certains milieux contemplatifs.

Paul Evdokimov a tenté d’unir la tradition des Pères, les intuitions des philosophes religieux russes et les recherches de l’Occident contemporain. Assumant et comme retournant le nihilisme, il insiste sur la « kénose » de l’Inaccessible, sur son « amour fou» qui l’amène au plus opaque de notre enfer pour faire éclater toutes les limites dans le feu de la Résurrection. L’humanité est appelée à participer à l’existence trinitaire, « dans la nature (de l’homme) l’Eglise-communion est inscrite comme son ultime vérité ». « Le Christ est le grand précurseur de l’Esprit» et l’homme vivifié par les énergies de l’Esprit est voué à un « monachisme intériorisé », à une royauté créatrice. La création ultime étant la sainteté qui ne sert à rien mais éclaire tout, comme Dieu.
A ce point, la réflexion de Paul Evdokimov s’oriente d’une part vers l’icône, vers le visage secret, parfois baigné de lumière, du prochain, une des seules « monstrations» possibles de Dieu aujourd’hui, d’autre part vers la mission propre de la femme appelée, à l’image de la Théotokos, « à couvrir de sa protection maternelle toute vie ». Simultanément, Evdokimov a élaboré, à la rencontre de l’Orient et de l’Occident une forte synthèse de la Tradition orthodoxe. C’est la description d’une expérience ecclésiale, par là-même essentiellement personnelle, car la personne, dans cette perspective, est à la fois dépassement et relation, et l’Eglise, la participation, en Christ, « sous les souffles et les flammes de l’Esprit », à la Communion trinitaire. Le sacrement – et l’Eglise tout entière, dans sa profondeur, n’est rien d’autre que l’unique, l’immense sacrement du Crucifié-Glorifié – nous intègre à l’humanité du Christ, déifiée et déifiante, « pneumatisée » et toute tournée vers « le sein du Père ». Paul Evdokimov a développé une admirable théologie de l’eucharistie où la christologie apparaît toute pneumatologique et le sacrement accomplissement de la sacramentalité de l’être, transfiguration plutôt que transsubstantiation. L’Eglise se définit ainsi comme communauté eucharistique et communion de communautés eucharistiques dont chacune, à raison même de cette communion, est l’épiphanie du tout. Toutefois Paul Evdokimov, à la différence d’autres grands théologiens de la Diaspora russe, n’en reste pas à un sacramentalisme extrême, sans autre inscription existentielle, semble-t-il, qu’une aimable convivialité. Il situe la vie sacramentelle dans la totalité de la vie spirituelle, qu’elle nourrit certes, mais qui exige aussi l’engagement et le risque de la liberté, une ascèse d’unification, de pacification, d’émerveillement, le cheminement par la théologie négative jusqu’à la « prière pure» et à son silence ébloui. La liturgie se réalise en s’intériorisant dans la lumière du cœur profond et en s’extériorisant dans le « sacrement du frère ». C’est l’homme tout entier qui, unissant dans son « cœur» son intelligence et son désir, devient un « homme liturgique»: car le « cœur» véritable de l’homme est en Christ, dont Nicolas Cabasilas disait qu’il n’est pas seulement la « tête» mais le « cœur» de l’Eglise. La prière culmine dans l’anticipation de la Parousie, dans l’expérience de la Résurrection: « La foi élargit nos facultés réceptives et déchiffre la Résurrection comme le fait absolu (…) qui révèle (…) la corporéité glorifiée du Christ. Celle-ci change la prison de l’espace et du temps en fête éternelle de la rencontre, en Amour qui se donne et métamorphose » 4.

Olivier Clément

NOTES
1. R.M. Rilke, Le Livre du Pèlerinage.
2. Quelques jalons sur un chemin de vie, in Semences d’unité, éd. Casterman, Paris, 1965, p. 84.
3. Ibid., p. 86.
4. La spiritualité pascale, in Fraternité Evangélique, n° 2, février 1970, p.12.

Sommaire

Liminaire
[p. 241-244]

Pro memoria
[p. 245-249]
Métropolite Nicolas Corneanu

Le visage du Père en la Mère de Dieu : Marie dans les écrits théologiques de Paul Evdokimov
[p. 250-269]
Michael Plékon

Paul Evdokimov, théologien œcuménique
[p. 270-286]
Lars Thunberg

Evidence et indicibilité dans l’apologétique de Paul Evdokimov
[p. 287-]
Jean-François Roussel

Gogol et Dostoïevski ou la descente aux enfers
[p. -311]
Olivier Clément

Extrait de Hans Rudi Weber : Suzanne de Dietrich ou La Passion de vivre
[p. 312-313]

Bibliographie
• Ambigua – Saint Maxime le Confesseur
[p. 314-316]
• Le judaïsme et la question chrétienne – Vladimir
[p. 317-318]