Contacts, n° 246

Contacts, n° 246

Liminaire

Il y a sept ans déjà, nous avions consacré le volume Contacts 220 à la personnalité d’Élisabeth Behr-Sigel (1907-2005), théologienne orthodoxe, refondatrice et collaboratrice de notre revue durant presque cinquante ans, celle que l’on surnommait affectueusement la « grand-mère » de l’orthodoxie française. Nous sommes heureux de dédier à sa mémoire ce nouveau volume, consacré à sa biographie et à quelques thèmes au centre de son œuvre théologique. Les cinq textes que l’on trouvera ici ont été présentés lors d’un grand colloque sur l’illustre théologienne, organisé à Strasbourg, du 1er au 3 septembre 2011, par le Centre d’études œcuméniques de Strasbourg, en partenariat avec le programme « Femmes dans l’Église et dans la société » du Conseil œcuménique des Églises, et avec l’Académie théologique de Volos (Grèce).

Dans la première étude, Élisabeth Parmentier apporte des éclairages importants sur la formation théologique et le ministère de la jeune E. Sigel dans l’Église réformée d’Alsace-Lorraine. On comprend dans quelles conditions elle alla servir une paroisse réformée plutôt que luthérienne malgré son appartenance nominale à cette dernière Église. Enfin, nous apprenons comment les Églises protestantes d’Alsace en sont venues, à travers différentes étapes, à accepter les femmes dans le ministère pastoral. E. Sigel n’a jamais été ordonnée ou consacrée comme pasteur, mais elle a eu un rôle ministériel publiquement reconnu. Il est intéressant de constater que cette expérience a eu lieu après son passage à l’orthodoxie.

Dans une analyse toute en finesse, Michel Evdokimov aborde ensuite la question des influences théologiques significatives sur la pensée d’E. Behr-Sigel. En particulier, il tourne son attention vers Alexandre Boukharev, le moine visionnaire russe du XIXe siècle dont les explorations de la relation Église-monde ont bouleversé nombre de ses contemporains, mais pas autant que sa décision finale d’abandonner la vie monastique et d’assumer sa vocation chrétienne « dans la ville » et dans la vie conjugale. E. Behr-Sigel lui a consacré sa thèse : Alexandre Boukharev : un théologien de l’Église orthodoxe russe en dialogue avec le monde moderne (Paris, 1977), et elle resta, comme le montre Evdokimov, profondément influencée par sa pensée.

Puis, dans « Selon le tout : la vision ecclésiologique d’Élisabeth Behr-Sigel », Teva Regule sonde en profondeur l’ecclésiologie de notre auteure. L’Église, en tant que peuple de Dieu rassemblé, entièrement plongé dans l’amour de Dieu, a toujours été une ligne directrice de sa théologie. T. Regule montre comment cet amour pour l’Église s’est exprimé dans trois domaines distincts. Tout d’abord, il explique l’équilibre délicat qu’elle préconise entre la tradition du passé et les besoins du présent ; pour elle, la tradition a toujours été une réalité vivante répondant aux attentes ici et maintenant. Deuxièmement, il justifie son appel à réviser les pratiques liturgiques qui infériorisent les femmes, à rétablir le diaconat féminin, et à envisager sérieusement l’ordination des femmes au sacerdoce ministériel. Enfin, comme chrétienne engagée dans le mouvement œcuménique, E. Behr-Sigel a discerné la présence de l’Église du Christ par delà les limites canoniques de l’orthodoxie et elle a constamment encouragé un dialogue plus approfondi entre les chrétiens désunis.

Amal Dibo explore ensuite l’héritage de la théologie d’E. Behr-Sigel pour aujourd’hui. Elle souligne son refus d’accepter de fausses alternatives. Dans le Christ, toutes choses sont liées entre elles ; donc, de la même façon, dans l’Église, les choses qui sont souvent séparés peuvent et doivent être maintenues ensemble : action et contemplation, tradition et actualité, femmes et hommes, Églises orthodoxes et autres Églises, etc. Ces engagements découlent organiquement de la vie même d’Élisabeth qui, selon les termes d’Amal Dibo, était à la fois la vie de « la luthérienne et de l’orthodoxe, de la Française et de la Russe, de la théologienne et de la philosophe, de l’intellectuelle et de l’activiste, de l’engagement et de la liberté d’esprit… » La passion avec laquelle elle veillait à maintenir toutes ces dimensions ensemble sonne comme un appel pour l’Église du XXIe siècle.

Enfin Sarah Hinlicky-Wilson étudie la contribution d’Élisabeth Behr-Sigel à la discipline de l’hagiographie. Une des premières et des plus durables intuitions de la théologienne en entrant dans l’Église orthodoxe était que l’ecclésiologie ne peut être coupée de l’hagiographie. Entrer dans l’Église, c’est entrer dans la compagnie des saints, c’est apprendre d’eux ce que signifie suivre le Christ. Néanmoins, elle a imprimer sa marque propre sur l’hagiographie, en l’associant aux préoccupations scientifiques modernes pour l’exactitude historique. Ses écrits hagiographiques sur Juliana Lazarevskaya, Marie Skobtsov, Alexandre Boukharev, Tikhon de Zadonsk, et Lev Gillet – qui n’ont pas tous été canonisés – révèlent à nouveau sa passion de mettre la tradition au service du temps présent. Cette hagiographie renouvelée pourrait désamorcer les craintes et susciter de nouvelles possibilités pour les luthériens et autres protestants.

Comme le note judicieusement Sarah Hinlicky-Wilson qui nous a aimablement aidés à préparer ce volume : « Élisabeth Behr-Sigel n’était rien d’autre qu’une bâtisseuse de ponts. Convertie du protestantisme à l’orthodoxie, passionnée de la Russie tout en ayant des racines franco-allemandes, amie de féministes qui contestaient son Église sur les questions relatives aux femmes, théologienne de l’Orient chrétien en dialogue constant avec l’Occident, elle a incarné le passage, pour l’orthodoxie, de l’ancrage dans les terres historiques vers un rôle mondial à jouer dans la théologie et l’œcuménisme. »

Mémoire éternelle à Élisabeth !

Contacts

Sommaire

Liminaire
[p. 125-130]

Élisabeth Behr-Sigel à Strasbourg : formation théologique et ministère
[p. 131-148]
Élisabeth Parmentier

La pensée religieuse d’Alexandre Boukharev et d’Élisabeth Behr-Sigel
[p. 149-163]
Michel Evdokimov

Selon le tout : la vision ecclésiologique d’Élisabeth Behr-Sigel
[p. 164-185]
Teva Regule

Élisabeth Behr-Sigel, lire les signes de notre temps: la foi vivante
[p. 186-203]
Amal Dibo

La nouvelle hagiographie d’Élisabeth Behr-Sigel et son potentiel œcuménique
[p. 204-224]
Sarah Hinlicky Wilson

Chronique
[p. 225-250]

Bibliographie
[p. 251-264]