Contacts, n° 250

Contacts, n° 250

Liminaire

« Si Dieu n’existe pas, tout est permis » : l’axiome revendiqué par Kirilov, dans Les Démons de Dostoïevski, pourrait sembler plus que jamais en vigueur dans notre société post-moderne coupée de son Créateur, où l’exaltation de la liberté individuelle occupe une place prépondérante. Cependant, sous couvert de pouvoir agir comme bon nous semble, nous sommes limités par nombre de règles qui garantissent à nos voisins un espace de liberté similaire au nôtre. Dans l’acceptation de cette limite, si elle est inspirée par le respect de l’autre, ne peut-on lire déjà en filigrane une vision de l’existence qui va au-delà d’une simple quête du bien-être individuel ? L’homme qui pose un regard bienveillant sur son semblable offre déjà, même à son insu, un reflet de la communion trinitaire. Lorsque nous nous découvrons créatures de Dieu, nous aspirons à vivre ce mode de relation de façon plénière et les notions de liberté et d’obéissance prennent alors une connotation entièrement nouvelle.

Ces notions, le père Christophe D’Aloisio, dans le premier article du présent volume, les replace dans l’ensemble du plan de salut divin à l’égard des hommes, qui est celui de la déification, comme l’ont unanimement expliqué les Pères de l’Église. Quant on s’engage sur un tel chemin, l’axiome de Kirilov est alors remplacé par la formule paulinienne : « Tout est permis, mais tout n’est pas profitable » (1 Cor 10,23). C’est dans l’Église que les chrétiens sont appelés à vivre cela, en s’efforçant de conformer sans cesse leur volonté à celle de Dieu, ainsi que le Christ n’a cessé de le faire à l’égard de son Père. Dans les pas du Seigneur, l’« homme maximum », ses disciples découvrent alors la liberté véritable, celle des héritiers du Royaume de Dieu.

Le théologien laïc libanais Raymond Rizk approfondit les implications ecclésiales d’une telle vision, revenant sur la notion du ministère abordée par le père D’Aloisio. Il s’agit de retrouver dans nos paroisses et nos diocèses un exercice authentique de l’autorité, fondé non sur l’ordre comme fin en soi ni sur des codes disciplinaires, mais sur l’esprit d’amour et de service, matérialisé par une conciliarité véritable.

Une telle démarche ne peut se faire qu’à l’aide d’un profond travail ascétique sur soi-même, que nous sommes aussi invités à mener au sein de nos communautés paroissiales ou monastiques. Trois témoignages de personnes engagées dans le monachisme sont ensuite proposés pour nous inviter à entrevoir le sens subtil de l’obéissance et de la liberté que tout chrétien est appelé à vivre, qu’il se trouve dans la fournaise du monde ou à l’abri de la clôture du monastère. La limitation volontaire de sa propre volonté en vue de se mettre à l’écoute de celle de Dieu – concrétisée par l’obéissance au père (ou à la mère) spirituel, telle que le moine choisit de la vivre radicalement – n’a rien de servile dans son principe, mais ouvre au contraire à une plus grande liberté.

Le père Syméon Cossec, higoumène du monastère Saint-Silouane, près du Mans, le rappelle, en prolongement de l’enseignement du grand starets contemporain que fut le père Sophrony. Celui-ci parlait de l’obéissance monastique comme d’un véritable « sacrement », dans la mesure où le père spirituel, en enseignant un jeune moine, lui ouvre la possibilité de connaître la volonté de Dieu sur lui, et ainsi de participer à la vie divine. Le père Syméon souligne que l’obéissance monastique n’a rien à voir avec la discipline de type militaire ou civil et a pour fin de libérer intérieurement la personne qui obéit volontairement à son père et ses frères et sœurs spirituels.

Puisant aussi à la source de saint Silouane et du père Sophrony, le père Zacharie, du monastère Saint-Jean-Baptiste de Maldon (Essex), fait de l’obéissance la première marche qui mène à l’humilité, sans laquelle nous ne pourrons jamais ménager en notre cœur – trop imbu de lui-même – l’espace nécessaire à la rencontre du Tout-Autre. Il souligne que l’obéissance spirituelle, mystère qui régénère les âmes, « doit mener à la liberté intérieure du cœur ».

Sous la forme d’apophtegmes modernes qui racontent des situations contemporaines où se vit l’obéissance, non dans la servilité ou la perversion psychologiques mais dans la nouveauté intérieure qu’instaure l’Esprit « juvénescent », les sœurs du monastère de la Protection-de-la-Vierge (Solan) partagent la richesse de la spiritualité athonite, telle qu’elle peut s’incarner aujourd’hui, pour nous permettre de discerner le chemin qui monte vers Dieu. Il s’agit de mettre ses pas dans ceux de l’âne qui, devant nous, de son sabot sûr et humble, sait éviter les écueils du sentier sinueux menant à la déification.

Contacts

Sommaire

Liminaire
[p. 133-135

Le Christ icône de l’obéissance et chemin de liberté
[p. 136-152]
Christophe D’Aloisio

Assainir les relations entre les membres du peuple de Dieu
[p. 153-171]
Raymond Rizk

L’obéissance libératrice dans la vie monastique
[p. 172-178]
Archimandrite Syméon

L’obéissance ou le mystère de la réconciliation
[p. 179-193]
Archimandrite Zacharie

« Mieux vaut se confie à un âne qu’à soi-même »
De l’obéissance à la liberté

[p. 194-208]
Les sœurs du monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu (Solan)

Chronique
[p. 209-212]

Bibliographie
[p. 213-223]