N° 291 – 3e trim. 2025
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Liminaire
Les mille sept cents ans du Concile de Nicée, célébrés cette année à travers divers événements, sont l’occasion de continuer à approfondir nos interrogations sur la personne du Christ. L’article qui ouvre le présent volume aborde la question sous un angle original : que serait une christologie définie en des termes avant tout bibliques ? L’enquête du père Geoffrey Ready inscrit cette question dans la continuité de la tradition juive. L’objectif n’est pas de minorer l’apport majeur de la pensée hellénique ni de remettre en cause les définitions conciliaires exprimées dans ce nouveau cadre conceptuel – celui d’une philosophie grecque baptisée et transfigurée par la foi en Christ. Il s’agit plutôt d’enrichir la compréhension « catholique » en l’éclairant par l’approche biblique sémitique. Les lignes de continuité ainsi mises en lumière dévoilent des points de convergence majeurs avec certaines approches du judaïsme, partiellement occultées ensuite par les enjeux de rivalité entre l’Église et la Synagogue.
La suite de ce volume aborde un autre aspect de la réflexion christologique : le sacrifice du Christ et celui auquel les chrétiens sont appelés dans leur vie. Il s’agit des textes d’une sélection de conférences données à Paris lors d’un congrès théologique international et œcuménique du Groupe de recherche orthodoxe Saint-Jean-Chrysostome réuni à l’Institut Saint-Serge du 2 au 4 septembre 2024. Les notes introductives sur le sacrifice, proposées par le père Stephen Headley, reviennent sur les différentes acceptions de ce terme dans la Bible, en particulier dans l’histoire du peuple d’Israël. Ces significations tirent leur origine et leur sens du sacrifice que représentent tant la création du monde par Dieu que son économie permanente en vue du salut et de la déification des êtres humains. Anthropologue de formation, l’auteur propose un rapprochement de cette discipline avec la réflexion théologique en vue de revaloriser la notion courante de sacrifice comme une forme de don positif. Un tel don culmine dans la liturgie eucharistique, participation au sacrifice unique du Christ.
Zdenko Sirka aborde ensuite l’approche de la Croix dans une vision protestante luthérienne. Il explore la théologie de la croix développée par Luther en contrepoint de la théologie de la gloire qui minorerait la centralité radicale de l’anéantissement éprouvé par le Christ au moment de sa mort. En filigrane se dessine le débat entre un salut obtenu par les œuvres, dans lequel le chrétien aurait sa part volontaire, et un salut obtenu par la seule grâce divine, donc requérant un abandon confiant entre les mains du Sauveur, surtout dans l’épreuve. L’auteur affine la vision luthérienne en présentant l’apport de Jürgen Moltmann, grand théologien protestant de la seconde partie du xxe siècle. Pour celui-lui, l’ampleur du sacrifice et l’abandon éprouvé par le Christ au moment de sa Passion se révèlent particulièrement après Auschwitz et montrent que le Dieu des chrétiens est avant tout un Dieu souffrant. Le Crucifié embrasse toutes les croix historiques.
On saura gré à Moltmann d’avoir bien souligné la présence de Dieu au cœur de la souffrance humaine et suggéré la souffrance du Père et de l’Esprit face à la Passion et à la mort du Fils. Pour autant, la théologie orthodoxe se doit de considérer avec réserve sa théologie trinitaire qui, trop marquée par l’idéalisme allemand, ne manque pas d’être fascinée par l’idée d’une évolution divine au sens hégélien. Lorsqu’elle introduit en Dieu Trinité une forme d’accomplissement confondue avec les événements de l’histoire du salut, l’approche de Moltmann contrevient au sens biblique et patristique du mystère de la transcendance divine qui n’est pas commensurable avec les événements de l’Histoire.
Dans un dernier article synthétique, Olga Sevastianova propose une voie de dépassement entre la théologie de la gloire et la théologie de la croix qui s’appuie sur le sens du sacrifice chez saint Grégoire de Nysse. La Croix est pour ce Père, qui a prêché et écrit au lendemain du concile de Nicée, non seulement le moment où le Christ prend sur Lui l’abaissement ultime de la nature humaine qu’est la mort, mais également la naissance à la vie divine éternelle, que Jésus communique alors à tous les croyants désireux de marcher à sa suite. Indissociable de la résurrection, la Croix dépasse ainsi une vision simplement expiatrice de la souffrance.
En s’appuyant sur Grégoire, l’auteure nous propose ainsi de « retrouver une grammaire théologique du sacrifice susceptible d’offrir un éclairage nouveau sur la vie et le témoignage de l’Église à l’époque actuelle ». On peut se demander si cette « grammaire du sacrifice » continue d’être immédiatement intelligible aux fidèles d’aujourd’hui lorsqu’ils prêtent attention aux paroles de la célébration. Ce qui affleure ici est la question d’une juste adéquation entre compréhension théologique et approche pastorale. Cela montre plus que jamais la nécessité d’une théologie contemporaine élaborée sur le socle des visions antérieures, comme la proposent les articles du présent volume, en vue d’ouvrir à une contemplation toujours plus profonde du Dieu vivant.
Contacts
Sommaire
Liminaire
[p. 233-236]
Une christologie tirée des Écritures ?
Compléter le credo de Nicée par la narration,
le vocabulaire et les symboles juifs
Geoffrey Ready
[p. 237-259]
Notes introductives sur le sacrifice
Stephen Headley
[p. 260-272]
Les êtres humains aux pieds de la croix :
une perspective protestante luthérienne
Zdenko Širka
[p. 273-292]
Naître à la vie :
le sacrifice et la théologie de la croix
chez Grégoire de Nysse
Olga Sevastyanova
[p. 293-316]
Chronique
[p. 317-321]
Bibliographie
[p. 322-336]
