Peut-on impunĂ©ment mĂȘler â voire confondre â identitĂ© nationale et conscience ecclĂ©siale, au risque de perdre le cĆur mĂȘme du message de lâĂvangile qui appelle tous les hommes au salut et Ă la vie nouvelle, y compris les ressortissants dâautres nations, que ce soient les « amis Ă©ternels », les alliĂ©s ou les « ennemis traditionnels » aux frontiĂšres du pays ? Telle est la question Ă la fois rebattue et sans cesse refoulĂ©e que se pose la conscience orthodoxe dans les pays oĂč le sceau national sâest si fortement imprimĂ©, depuis des siĂšcles, dans la chair de lâĂglise.
Comment ne pas cacher le trĂ©sor mĂȘme de la catholicitĂ© ecclĂ©siale qui fait quâaucune Ăglise locale ne peut se suffire Ă elle-mĂȘme, mĂȘme si â ou plutĂŽt parce que â elle a reçu la plĂ©nitude sacramentelle de la vie en Christ, ni se surĂ©valuer (que ce soit en termes dâautoritĂ©, dâapostolicitĂ© ou de poids dĂ©mographique), mais oĂč chaque Ăglise (au plan local, rĂ©gional, territorial), pressĂ©e par lâamour, se penche vers ses sĆurs pour sâenrichir des multiples dons de lâEsprit ?
Pour des raisons non dogmatiques mais essentiellement historiques, la plupart des Ăglises autocĂ©phales orthodoxes revendiquent un rĂŽle de gardien vigilant de la mĂ©moire et des valeurs nationales, que ce soit Ă la suite de 75 ans de rĂ©gime soviĂ©tique ou comme fatale consĂ©quence des nombreux siĂšcles de joug ottoman. Comme le notait naguĂšre le pĂšre Jean Meyendorff, « une Ăglise dont la fonction est de maintenir lâidentitĂ© ethnique perd son caractĂšre de vĂ©ritable Ăglise de Dieu ». Cette attitude contrarie lâĂ©vangĂ©lisation de ceux qui nâont pas le bonheur dâĂȘtre comptĂ©s dans la nation Ă©lue, rendant lâĂglise dâautant moins crĂ©dible aux yeux dâun monde toujours plus mĂ©fiant envers les collusions ethnico-religieuses.
Le Christ a envoyĂ© ses disciples Ă©vangĂ©liser les hommes de « toutes les nations ». Il ne sâagit donc pas de rejeter au nom de lâĂvangile le concept de nation (nous sommes encore sur le chemin du Royaume), mais de le dĂ©sidolĂątrer en soulignant, en particulier, ce qui distingue l’amour de la patrie de la fiĂšvre narcissique et exclusiviste du nationalisme.
Le cas de l’Ăglise de GrĂšce que nous abordons dans ce volume est exemplaire mais n’a pas, loin de lĂ , le monopole d’une dĂ©rive phylĂ©tique perceptible depuis plus d’un siĂšcle dans la plupart des pays de l’horizon orthodoxe. Nous le constatons dans nos terres dites de « Diaspora », oĂč diffĂ©rentes juridictions se sont Ă©difiĂ©es en un mĂȘme lieu de façon parallĂšle, sans concertation et selon un critĂšre ethnique. Sans doute faudra-t-il encore bien du temps pour que la redĂ©couverte et l’enseignement de l’ecclĂ©siologie eucharistique â encore trop mĂ©connue â portent leurs fruits et rĂ©novent une praxis ecclĂ©siale souvent trop Ă©loignĂ©e des exigences Ă©vangĂ©liques.
ThĂ©odore Chartomatsidis retrace l’histoire â coextensive de l’avĂšnement progressif d’un Ătat grec moderne au XIXá” siĂšcle â de l’obtention par l’Ăglise de GrĂšce de son autocĂ©phalie, et de sa situation juridictionnelle particuliĂšrement complexe puisqu’on y trouve encore aujourd’hui la coexistence de cinq statuts canoniques diffĂ©rents.
Il semble qu’une nouvelle gĂ©nĂ©ration de thĂ©ologiens grecs prenne dĂ©sormais conscience du problĂšme Ă©tudiĂ© ici. En tĂ©moigne un numĂ©ro rĂ©cent de l’excellente revue thĂ©ologique athĂ©nienne Synaxi: « Ăglise et nation : liens et chaĂźnes », dont nous reproduisons deux articles.
PantĂ©lis KalaĂŻtzidis dĂ©nonce comme la tentation de Judas la transformation insidieuse et progressive d’une vision ecclĂ©siale en vĂ©ritable idĂ©ologie nationale depuis l’autonomie de l’Ăglise de GrĂšce, cette derniĂšre se signalant par une mainmise permanente sur toutes les questions d’ordre national face auxquelles on pourrait espĂ©rer, sinon un silence complet, du moins une sage rĂ©serve et un discernement critique observĂ©s par les autoritĂ©s de l’Ăglise. Il montre bien que la solution de la crise n’est pas dans l’adoption, Ă l’opposĂ©, d’une idĂ©ologie telle qu’un impĂ©rialisme ecclĂ©sial transnational, mais essentiellement dans le retour Ă la conscience eschatologique de l’Ăglise qui permet de relativiser (sans pour autant les mĂ©priser) toutes les formes historiques que prend l’Ăglise dans sa marche vers le Seigneur qui vient.
Dans un article approfondi, aux notes riches d’enseignements, le pĂšre Basile Thermos, aprĂšs avoir, lui aussi, dĂ©noncĂ© le nationalisme ecclĂ©siastique et soulignĂ© des usages contestables qui ont envahi mĂȘme l’espace liturgique (ce qui vaut, malheureusement, pour la plupart des Ăglises orthodoxes), souligne de façon fine et nuancĂ©e que l’Ăglise se doit, dĂ©sormais, de changer de partenaire Ă l’Ăšre du XXIá” siĂšcle : ce n’est pas la nation mais la sociĂ©tĂ© des citoyens, dans sa diversitĂ© et son Ă©thique minimale, Ă laquelle doit s’intĂ©resser l’Ăglise dans son souci pastoral.
Nous ne pouvions entrer dans la nouvelle annĂ©e sans rendre hommage au « saint des lettres grecques », Alexandre Papadiamantis, qui, Ă l’occasion du 150á” anniversaire de sa naissance, a Ă©tĂ©, l’an dernier, fĂȘtĂ© dignement dans toute la GrĂšce : colloques, expositions, piĂšces de théùtre, ouvrages lui ont Ă©tĂ© consacrĂ©s. L’Ćuvre du « moine dans le monde » qu’il fut (selon sa propre expression), Ă©crivant, pauvre et effacĂ©, Ă AthĂšnes, loin de son Ăźle natale, trois romans et prĂšs de 180 nouvelles, prĂ©sente un caractĂšre exceptionnel que ce volume voudrait Ă©voquer, en fournissant l’occasion de se pencher sur l’inspiration chrĂ©tienne que l’on discerne dans la littĂ©rature nĂ©o-hellĂ©nique. L’Ă©crivain grec d’Asie mineure Ălie VĂ©nĂ©zis (1904-1973) a racontĂ© comment, dĂ©portĂ© en 1922 par les Turcs dans les terribles Bataillons du travail (travaux forcĂ©s auxquels peu survivaient), il se trouva un jour enfermĂ© avec d’autres dans une Ă©table. L’un de ses compagnons trouva une feuille de journal dans la paille et commença Ă la lire pour faire passer le temps. Les autres se mirent Ă l’Ă©couter avec attention. Leurs Ăąmes angoissĂ©es se sentaient peu Ă peu soulagĂ©es. Une fois la lecture achevĂ©e, ils dirent tous d’une seule voix : « C’Ă©tait l’Ăvangile ? On se serait cru Ă l’Ăglise ! » Il s’agissait d’un extrait de la nouvelle de Papadiamantis Sous le ChĂȘne royal.
Dans un poĂšme lyrique d’une force admirable, consacrĂ© Ă Papadiamantis et dont la traduction française donne un terme reflet, le poĂšte visionnaire AnghĂ©los SikĂ©lianos (1884-1951) laisse transparaĂźtre quelques thĂšmes qui lui sont propres. AnimĂ©e du rĂȘve gĂ©nĂ©reux d’une restauration de l’idĂ©e delphique (un dessein de fraternitĂ© universelle au temps oĂč triomphaient les idĂ©ologies meurtriĂšres), son Ćuvre exigeante voire cryptique, qui chante son Ă©blouissement devant la beautĂ© du monde et du verbe, s’efforce d’aboutir Ă une synthĂšse des Ă©lĂ©ments variĂ©s de la tradition hellĂ©nique dans une vision organiquement unifiĂ©e, dĂ©livrĂ©e des contradictions. La figure mystique du « Dionysos donateur de JĂ©sus » tĂ©moigne de cette volontĂ© de dĂ©passement. Signe des temps, SikĂ©lianos a dĂ©fendu dans son ultime tragĂ©die, La mort de DighĂ©nis, sa vision Ă©vangĂ©lique du vrai chrĂ©tien, protecteur des pauvres en lutte contre tous les pouvoirs : « Je crois au Christ qui ouvrit ses bras pour embrasser la terre entiĂšre, et dont les tyrans ont pour cela clouĂ© les mains sur la Croix ! »
Lakis Proguidis, dans une note Ă©clairante extraite du Patrimoine LittĂ©raire EuropĂ©en (remarquable anthologie qui contribue Ă une meilleure connaissance, en particulier, des monuments littĂ©raires des pays de tradition orthodoxe) nous prĂ©sente la vie de Papadiamantis et le contexte oĂč s’Ă©difia son Ćuvre littĂ©raire.
C’est une apprĂ©ciation chaleureuse et personnelle, « impressionniste », qu’AndrĂ© Karantonis nous offre de l’Ćuvre mais aussi de la figure de « Sire Alexandre ». Celle-ci se dĂ©tache dans sa complexitĂ© et son humble majestĂ©. Papadiamantis s’est toujours trouvĂ©, en GrĂšce, au cĆur de la querelle sans fin qui, comme en Russie, oppose « progressistes » et « traditionalistes ». Cependant pour avoir Ă©tĂ© un amoureux ardent de la Tradition ecclĂ©siale byzantine, il fut aussi pour son pays un « passeur » du meilleur de la culture europĂ©enne : il a traduit une quarantaine de romans, entre autres de TourguĂ©niev et DostoĂŻevski (Crime et chĂątiment), Dickens, Daudet, Maupassant et Anatole France. Si son style est spĂ©cifiquement grec, sa mĂ©thode narrative est influencĂ©e par TourguĂ©niev et d’autres Ă©crivains russes, orthodoxes comme lui, qui expriment l’amour pour les humbles, la comprĂ©hension des cĆurs simples et la cĂ©lĂ©bration de la nature.
Les deux nouvelles d’Alexandre Papadiamantis que l’on trouvera dans ce numĂ©ro â la premiĂšre traduite pour la premiĂšre fois â ne doivent pas ĂȘtre rangĂ©es trop vite au rayon des curiositĂ©s folkloriques. Elles restituent merveilleusement le monde intĂ©rieur de l’auteur et donnent sur le vif, avec un sens de la fragilitĂ© humaine et de la prĂ©sence de l’Ă©ternitĂ© qui n’appartient qu’Ă lui, l’atmosphĂšre et l’expression de la tradition liturgique de l’Orthodoxie grecque.
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