Ce numĂ©ro suggĂšre la correspondance entre la vie liturgique, celle des sacrements, et l’existence devenue liturgique, celle de la saintetĂ©.
L’Ă©tude du PĂšre Cyrille Argenti sur la chrismation constitue une remarquable mise au point historique et thĂ©ologique au sujet de ce sacrement qui, insĂ©parable du baptĂȘme dans l’Eglise orthodoxe, en prĂ©cise la dimension pneumatologique. Le corps du Christ auquel nous greffe le baptĂȘme est en effet un espace de PentecĂŽte, un sĂŽma pneumatikon imprĂ©gnĂ© par les Ă©nergies de l’Esprit. Cette mise au point est d’actualitĂ© au moment oĂč le renouveau charismatique â en France de plus en plus sĂ©rieux, pacifiĂ© et ecclĂ©sial â pose le problĂšme des dons du Saint-Esprit, longtemps quelque peu monopolisĂ©s, il faut le reconnaĂźtre, soit par le ministĂšre, soit par le monachisme. L’Ă©tude du PĂšre Cyrille montre bien le caractĂšre humblement et crucialement charismatique de toute l’existence chrĂ©tienne, insĂ©rĂ©e dans la mort et la rĂ©surrection du Christos, du «Oint» de l’Esprit, en qui nous aussi sommes appelĂ©s Ă devenir consciemment «pneumatophores».
Le long et rigoureux article du PĂšre Jean Breck aborde un problĂšme gĂ©nĂ©ralement escamotĂ© dans l’Eglise orthodoxe contemporaine, celui de l’hermĂ©neutique, c’est-Ă -dire d’une comprĂ©hension vivante, vitale, Ă la fois traditionnelle et actuelle de la Parole de Dieu. La pensĂ©e orthodoxe, simultanĂ©ment renouvelĂ©e et figĂ©e par la synthĂšse «nĂ©opatristique», se rĂ©fugie souvent dans une sorte de talmudisme, oĂč l’hermĂ©neutique si vivante des PĂšres, au lieu de susciter une dĂ©marche analogue dans les conditions contemporaines, est simplement rĂ©pĂ©tĂ©e, la Tradition se ramenant alors Ă des commentaires de commentaires. L’insistance fort peu patristique sur la «cĂ©lĂ©bration des mystĂšres» au dĂ©triment de l’interprĂ©tation de la Parole de Dieu dans le ministĂšre Ă©piscopal, le fait que la crĂ©ation liturgique, dont le but est d’abord hermĂ©neutique, se soit tarie depuis prĂšs d’un millĂ©naire sont sans doute pour beaucoup dans cette situation. Le PĂšre Jean Breck montre comment seule l’ouverture Ă l’Esprit juvenescens (pour reprendre une expression de saint IrĂ©nĂ©e) peut rendre son dynamisme Ă la Tradition ecclĂ©siale, vie de l’Esprit dans le Corps du Christ.
Tradition vive, vivifiante, qui nous rĂ©vĂšle la rĂ©alitĂ© la plus profonde, la divino-humanitĂ© du Christ, fermĂ©e au regard de l’historien rationaliste acharnĂ© Ă Ă©tudier la «production» des textes. Et qui doit nous la rĂ©vĂ©ler maintenant, dans notre nuit, notre dĂ©pouillement, notre espĂ©rance. La tĂąche est immense.
Le reste du numĂ©ro est consacrĂ© Ă deux tĂ©moins de cette Tradition, sĂ©parĂ©s par plus de mille ans, nullement sĂ©parĂ©s dans la prĂ©sence du RessuscitĂ© dont ils tĂ©moignent. L’Eglise, nous le voyons bien, est l’Eglise des saints â mais il faut aimer Dieu aussi avec son intelligence, demande le Christ, il faut aussi une saintetĂ© de l’intelligence. Jacques Touraille prĂ©sente la personnalitĂ© et la pensĂ©e de saint Isaac le Syrien, dont il vient de traduire les Oeuvres spirituelles complĂštes (dans la collection ThĂ©ophanie, aux Ă©ditions DesclĂ©e de Brouwer, Paris, 1981). Le HiĂ©romoine SymĂ©on prĂ©sente le dĂ©but d’une Ă©tude sur la vie de ThĂ©ophane le Reclus. L’ascĂšse est plus abrupte chez le premier, plus tempĂ©rĂ©e chez le second, mieux adaptĂ©e au type humain d’aujourd’hui, du moins en Europe. Mais elle aboutit toujours, et trĂšs particuliĂšrement chez Isaac, Ă une charitĂ© sans limites, qui dĂ©cĂšle dans la vĂ©ritĂ© des ĂȘtres et des choses ce nouveau ciel et cette terre nouvelle qui dĂ©jĂ viennent Ă nous dans la «parousie sacramentelle».
