Pour une grande part, cette livraison de Contacts est consacrĂ©e au problĂšme de l’oecumĂ©nisme, plus particuliĂšrement Ă la rencontre de l’orthodoxie et du catholicisme.
L’Eglise comme telle n’a jamais rien dit sur l’oecumĂ©nisme. Avant de balbutier notre opinion, nous devons vĂ©nĂ©rer le mystĂšre de l’Eglise, confesser notre amour tremblant devant sa grandeur scellĂ©e par le sang des martyrs. Que sommes-nous si le torrent de la Sobornost ne nous porte et ne nous pĂ©nĂštre?
Toute rĂ©flexion actuelle sur l’orthodoxie et le catholicisme doit tenir compte de deux faits. Le premier, c’est que le pape et le patriarche de Constantinople sont prĂ©occupĂ©s au mĂȘme titre de l’unitĂ© chrĂ©tienne et donc invitent tout fidĂšle Ă entrer dans leur prĂ©occupation qui est fonction, non pas de l’unitĂ©, mais de la division. Le second fait, c’est que le pape et le patriarche, l’un et l’autre dans le cadre de son univers confessionnel, envisagent chacun son propre concile. Les deux conciles porteraient simultanĂ©ment le titre d’ĆcumĂ©nique.
Il faut préparer une compréhension meilleure des problématiques, mais sauf miracle de Dieu, une fusion des deux conciles en un seul ne serait guÚre imaginable.
Ces deux faits nous placent devant le sĂ©rieux, ou plutĂŽt le tragique, de la division: division dont les raisons profondes, rĂ©elles, ne sauraient ĂȘtre niĂ©es. Quand il s’agit du dogme, en effet, il s’agit du cĆur mĂȘme de la foi dans sa dimension ecclĂ©siale. Pour l’orthodoxie, la foi exige le repentir de l’esprit humain, son « retournement », afin que le Saint Esprit l’emplisse des Ă©vidences de la RĂ©vĂ©lation. Nous ne pourrons jamais « prouver » le principe « pneumatologique » de notre ecclĂ©siologie â la « conciliaritĂ© » des consciences personnelles, â car il n’existe aucun critĂšre formel de la « catholicitĂ© » Ă l’image de la TrinitĂ©. Mais nous en vivons.
Or c’est peut-ĂȘtre dans le plus secret de la thĂ©ologie trinitaire, dans la thĂ©ologie du Saint-Esprit, qu’un orthodoxe ressent mystĂ©rieusement ce qui le sĂ©pare de l’Eglise romaine. Ainsi une tradition largement commune se trouve recevoir deux Ă©clairages diffĂ©rents, dont les consĂ©quences, dans la structure ecclĂ©siastique et la vie spirituelle, ne peuvent ĂȘtre mĂ©connues.
C’est justement en prenant douloureusement conscience d’une diffĂ©rence rĂ©elle que je reconnais et respecte l’Eglise romaine, que je m’incline devant son propre mystĂšre, devant ses martyrs et ses saints, son expĂ©rience de Dieu. Un dialogue honnĂȘte refuse toute simplification, toute rĂ©duction trop aisĂ©e du mystĂšre de l’autre. Seul un amour clairvoyant, donc crucifiĂ© par la rĂ©alitĂ© de la division, peut donner Ă l’Ă©piclĂšse oecumĂ©nique sa densitĂ©, c’est-Ă -dire prĂ©parer, autant qu’il se peut, le miracle.
Au-delĂ de l’Eglise et des Eglises, il y a ceux qui cherchent Ă Dieu de nouveaux noms parce que des enfants meurent injustement. C’est pour eux surtout que nous publions des Notes sur le mal qui soulignent, Ă l’excĂšs peut-ĂȘtre, certaines attitudes de la thĂ©ologie et de la spiritualitĂ© orthodoxes concernant la libertĂ© et l’enfer. Dieu, a dit Nicolas Cabasilas, s’est fait homme pour sortir de son impassibilitĂ©. Trop de chrĂ©tiens ne sortent guĂšre de la leur devant un monde qui, dans la ruine des formes, des sagesses, des cultures, se dĂ©couvre parfois enfer, c’est-Ă -dire absence d’amour et nostalgie insatiable de l’amour. Saurons-nous rĂ©pondre par la seule rĂ©ponse possible: la Parousie, non seulement annoncĂ©e mais manifestĂ©e? Saurons-nous tĂ©moigner de notre baptĂȘme, dont nous oublions qu’il ne mĂšne Ă la rĂ©surrection que par la descente en enfer?
P. E.
