Ce numéro va nous entraîner sur l’immensité de la Russie, et plus précisément sur la Russie d’avant et d’après la Révolution, comme sur celle qui, dans la diaspora en France, a maintenu contre vents et marées le renouveau spirituel du début du XXᵉ siècle, le « siècle d’argent ». Dans l’esprit des hommes d’élite qui repoussaient toute nostalgie d’un retour à un passé révolu et avaient appris à tourner les pages de l’histoire, la rupture violente de 1917 avait joué un rôle providentiel. Elle avait sorti l’empire de son provincialisme, plus que n’avaient pu le faire le règne des despotes éclairés au siècle des Lumières ou les guerres napoléoniennes, et permis à une frange de l’intelligentsia héritière de la grande culture spirituelle du pays de mettre le pied en France en se sentant « pleinement européenne », comme aurait dit Dostoïevski, parce que pleinement russe. La Révolution avait provoqué un terrible choc pour un grand nombre de Russes nullement préparés à la subir et qui rêvaient naïvement d’un retour dans leur patrie. Malgré la chute du communisme et la reprise d’une vie plus normale, les ondes de cet ébranlement sont hélas encore loin d’être apaisées.
Ce numéro de Contacts fournit un éclairage sur ce choc, la « parenthèse praguoise » comme l’appelle Olga Pichon-Bobrinskoy, puis aborde l’exploration de certaines richesses spirituelles de l’Église russe, parfois dans l’expérience douloureuse, ultime, des camps de la mort en Allemagne, pour s’achever dans de riches prises de contacts avec l’Occident chrétien. Il faudrait évoquer ici la surprise de certains exilés russes de se sentir, en France, sur une « terre chrétienne », que les meilleurs d’entre eux ont voulu connaître, et aussi aimer.
Comme l’indique, avec compétence, Olga Pichon-Bobrinskoy, l’ancienne Tchécoslovaquie constitua une étape importante du mouvement migratoire qui acheva sa course à Paris, où fut notamment fondé l’Institut de théologie Saint-Serge. Il fallait faire prendre conscience aux milliers d’étudiants réfugiés à Prague l’importance de l’héritage spirituel de la culture russe dont ils étaient porteurs, parfois sans en avoir vraiment conscience. Un autre paradoxe de la Révolution farouchement athée fut de provoquer ce retour à la source des eaux vives d’une jeune intelligentsia que l’on avait connue passablement déchristianisée avant la Révolution.
Les deux plus grands esprits de la renaissance spirituelle russe, le père Florensky (mort en déportation) et le père Boulgakov (mort à Paris) se sont rencontrés. Un célèbre tableau de Nesterov les montre marchant côte à côte, à la veille de la Révolution. Dans l’article d’André Louth ils ne sont pas mis en dialogue l’un avec l’autre, mais l’auteur aborde brillamment quelques questions liées à la Prière de Jésus, comme par exemple le « nom » porteur du signifié, ou la distinction-identification du lieu du cœur empirique et du lieu du cœur spirituel, dont on nous dit qu’il serait dangereux de les séparer. Cette Prière de Jésus est la voie royale menant à la « déification », au sujet de laquelle André Louth fait une utile mise au point.
Dans l’article de Paul Ladouceur, le titre de « Sainte Marie de Paris » étonnera peut-être ceux qui ignorent que Marie Skobtsov, émigrée russe morte dans le camp de Ravensbrück, était une moniale orthodoxe qui avait fondé des foyers dans les bas-fonds de la capitale. Toute sa vie elle lutta pour ne pas sombrer dans le gouffre du désespoir à la suite de la mort d’êtres qui lui étaient les plus chers, car « on ne peut donner un sens à la mort sans donner un sens à la vie ». Devant la mort, dit-elle, il n’y a que deux issues, la révolte, par laquelle elle est passée, ou la foi en Dieu, qu’il lui a été donné de retrouver. Cette étude est une méditation sur la mort à partir de la vie de mère Marie qui, au camp, broda une icône de la Mère de Dieu tenant dans ses bras l’enfant Jésus, déjà crucifié.
On peut saluer avec joie l’article de Sigov sur « L’Esprit et le Verbe dans l’œuvre de S. Averintsev, un des plus grands esprits de l’Europe chrétienne », malheureusement peu connu en France où ses travaux n’ont guère été traduits. C’est un historien doublé d’un théologien, et également d’un grand traducteur. Ce résistant spirituel à l’oppression matérialiste fut un pionnier dans le renouvellement de la recherche en patristique des années soixante, après la longue coupure due à la Révolution. Par le biais de ses études sur l’esthétique byzantine ou la littérature grecque des premiers siècles, il parvenait à parler de Dieu à des jeunes assoiffés de savoir sans trop éveiller les soupçons de la police. Il a des remarques pertinentes sur le dialogue inter-Églises, notamment lorsqu’il s’interroge sur ce « fil très visible qui sépare d’un côté les chrétiens de diverses confessions qui récitent le Credo […] comme expression de leur foi et ceux pour qui cette récitation n’est guère qu’une habitude atavique ».
Une grande et belle étude du père Hyacinthe Destivelle sur un dialogue de vérité que le père Congar a mené avec l’orthodoxie russe, va clore ce numéro. Pour entrer en dialogue avec l’autre, il faut avoir une « expérience » de l’autre et ne pas laisser le dialogue à un simple niveau intellectuel. Le père Congar y est parvenu en s’initiant d’abord à la liturgie – « l’Église orthodoxe parle surtout par sa liturgie », dit-il –, en nouant des amitiés avec de grands intellectuels orthodoxes (Berdiaev, Boulgakov, L. Gillet), en s’initiant à la littérature russe – la Légende du Grand Inquisiteur fut une révélation pour lui. Trois penseurs se détachent : Khomiakov, dont la conception de la sobornost n’a pas toujours été bien comprise ; Soloviev, fier de dire que « la Russie n’a jamais fait volontairement acte de schisme vis-à-vis de Rome », et le dogmaticien Bolotov, qui fait une distinction entre les dogmes et les theologoumena. Une tristesse : Congar note l’« incuriosité » des orthodoxes pour la version catholique du christianisme, et nous devrions nous interroger : serait-ce une mentalité de minoritaires ? un réflexe de peur ? de suffisance ? Quoi qu’il en soit, Congar a raison de rappeler que « si deux Églises sont sœurs, c’est qu’elles viennent du même père ; l’une n’est pas la mère de l’autre ».
Dans notre dialogue œcuménique actuel, dont nous avons parfois l’impression qu’il piétine, nous devons nourrir notre réflexion, reprendre courage à la lecture de ces grands pionniers qui surent ouvrir de telles larges voies d’espérance.
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