Liminaire


Liminaire

📄 TĂ©lĂ©charger le PDF

Le 19 fĂ©vrier 2010, le Conseil des Églises chrĂ©tiennes en France (CECEF) a adressĂ© un message aux communautĂ©s chrĂ©tiennes de notre pays : « Les chrĂ©tiens ne se dĂ©sintĂ©ressent pas de la question des migrations. Comme responsables d’Églises chrĂ©tiennes en France, nous voudrions encourager les fidĂšles de nos communautĂ©s Ă  persĂ©vĂ©rer dans leur solidaritĂ© envers les migrants ».

Les articles rassemblĂ©s dans ce volume reprennent pour l’essentiel les interventions donnĂ©es lors du colloque ƓcumĂ©nique sur « Les Églises et le dĂ©fi des migrations » organisĂ©, sous l’égide du CECEF, Ă  l’Institut catholique de Paris le 11 mars 2010. Le migrant, l’étranger, on ne le sait que trop bien, surtout ces derniĂšres annĂ©es, fait l’objet de toutes les attentions des instances gouvernementales comme des mĂ©dias, et constitue un vĂ©ritable dĂ©fi Ă  la conscience humaine, et surtout chrĂ©tienne.

Au cours du siĂšcle passĂ©, d’énormes populations ont Ă©tĂ© jetĂ©es sur les chemins, ces mouvements ont aujourd’hui considĂ©rablement diminuĂ©. Par contre, un nombre important de migrants volontaires, souvent en dĂ©tresse, leur succĂšdent et obligent les pays de la sphĂšre « occidentale » Ă  prendre des mesures qui ne font pas toujours l’unanimitĂ©.

Selon le mĂ©tropolite StĂ©phane d’Estonie, l’étranger est « la figure de l’homme biblique par excellence », un voyageur en route vers le Royaume. Loin des chemins battus de la politique, d’une philosophie humaniste, aussi belle soit-elle, l’engagement Ă  l’égard de l’étranger se situe sur le plan de la foi, dans la dĂ©fense des droits, certes, mais aussi des devoirs de celui qui vient d’ailleurs. Cet engagement est loin d’ĂȘtre de tout repos, car « l’étranger ne me met pas Ă  l’aise par sa dĂ©tresse » ; toutefois, il incarne l’appel du Christ : « Ce que vous avez fait aux plus pauvres, c’est Ă  moi que vous l’avez fait ». « Ne nous sĂ©parons pas de nos frĂšres en dĂ©tresse ».

Par le titre mĂȘme de sa communication, Mgr StĂ©phane, dans un souci profondĂ©ment pastoral, donne le fil conducteur de ce volume.

En faisant l’Ă©loge des « migrations dans le monde », Bertrand Badie, fin connaisseur de la situation Ă  l’Ă©chelle mondiale, tord le cou Ă  des idĂ©es toutes faites, et affirme avec assurance que « la migration est l’avenir du monde ». Et d’abord, le pourcentage de populations migrantes est bien plus rĂ©duit que ne le disent les mĂ©dias. La politique d’immigration de ces derniĂšres dĂ©cennies reste marquĂ©e par la peur, mauvaise conseillĂšre, et par des mĂ©thodes rĂ©pressives vouĂ©es Ă  l’Ă©chec. Une reconnaissance du problĂšme commence Ă  se faire jour. L’ONU, en particulier, s’est saisie de la « migration positive » qui s’impose, Ă©tant donnĂ© la mauvaise rĂ©partition des richesses et des populations sur le globe. Les migrants soutiennent les Ă©conomies des pays de dĂ©part, et les pays d’accueil peuvent trouver de grands bienfaits Ă  la prĂ©sence de ces populations. « Le monde a besoin de migrants. »

Dans un article solidement charpentĂ©, « L’Europe, un continent d’immigration malgrĂ© lui », Catherine Wihtol de Wenden analyse scientifiquement l’Ă©tat d’une Europe devenue « un continent d’immigration malgrĂ© lui ». Quelle Ă©volution depuis l’Ă©poque oĂč nombre d’EuropĂ©ens partaient vers les Nouveaux Mondes, ou colonies, alors qu’aujourd’hui elle devient une terre d’accueil qui suscite encore des craintes ! Les esprits ne sont pas encore acquis au phĂ©nomĂšne migratoire dont l’Europe est l’enjeu. Divers traitĂ©s ont permis une politique migratoire et de lutte contre l’immigration clandestine et contre l’abus des demandes d’asiles. MalgrĂ© divers obstacles, cette politique progresse. Un dĂ©bat nouveau s’instaure sur l’inĂ©luctable vieillissement de la population Ă  l’horizon 2030, qui nĂ©cessitera une nouvelle approche des migrations fondĂ©e sur la libre circulation, et bousculera les États europĂ©ens habituĂ©s Ă  la fermeture. Un compromis doit ĂȘtre trouvĂ© entre la logique sĂ©curitaire et celle des marchĂ©s.

Dans « La figure de l’Ă©tranger ou du migrant dans la Bible », le bibliste Daniel Gerber nous dit que celle-ci s’impose dĂšs que le dĂ©cor du monde est plantĂ©. Le langage biblique se partage entre le refus de tout mĂ©lange entre IsraĂ«l et les nations paĂŻennes, et une ouverture universaliste, comme dans le cas de Ruth la Moabite, intĂ©grĂ©e par mariage Ă  IsraĂ«l. Ce langage fait Ă©galement preuve de sollicitude Ă  l’égard de l’étranger, et interdit de l’exploiter. Le thĂšme de l’étranger est valorisĂ© dans le Nouveau Testament, oĂč le chrĂ©tien est Ă  la fois celui qui n’a pas de citĂ© permanente, car il aspire Ă  une « citĂ© cĂ©leste », et celui qui, mĂȘme d’origine paĂŻenne, n’est plus Ă©migrĂ©, ni Ă©tranger, puisqu’associĂ© Ă  l’Alliance de la Promesse. L’étranger a un statut « thĂ©ologique » partiel dans l’Ancien Testament, et dans le Nouveau, un statut « sotĂ©riologique » liĂ© Ă  une comprĂ©hension universaliste de Dieu.

Les PĂšres de l’Église n’ont pas fait, comme maints thĂ©ologiens modernes, une rĂ©flexion spĂ©cifique portant sur les migrations des populations, mais ils s’y sont intĂ©ressĂ©s. Comme le montre Michel Stavrou avec perspicacitĂ© et un sens aigu des mouvements de l’histoire dans son intervention « Les PĂšres de l’Église face au dĂ©fi des migrants », nombre d’entre eux furent des migrants soucieux de rĂ©pandre la Bonne Nouvelle. À l’époque des invasions barbares, des populations sont jetĂ©es sur les routes, et l’Église se doit de rĂ©agir, notamment dans la civilisation grecque oĂč l’hospitalitĂ© Ă©tait une loi sacrĂ©e dĂ©jĂ  Ă  l’époque d’HomĂšre (c’est le sujet de l’Iliade_). La_philoxĂ©nie – l’hospitalitĂ© – se fonde sur l’identification du Christ Ă  la personne de l’étranger que « vous avez accueilli ». Le Christ lui-mĂȘme est Ă  la fois l’étranger sur terre et celui qui accueille (le Bon Samaritain). L’accueil de l’étranger, dans le droit fil de la prĂ©dication du Seigneur, sera prĂȘchĂ© par les PĂšres, notamment dans les homĂ©lies de saint Jean Chrysostome, dans la mise en pratique de la Basiliade, etc. En consĂ©quence, « nous avons besoin des migrants pour nous rappeler que nous sommes de passage sur la terre ».

Dans « Pour un pluralisme Ă©thique de la question des migrations », sƓur GeneviĂšve MĂ©devielle avance qu’avec la politisation de la question des migrations, si souvent au centre du dĂ©bat politique, jaillit un « positionnement Ă©thique » plus complexe qu’on ne croit. Nous ne pouvons pas nous situer par rapport Ă  lui, mĂȘme au sein d’une sociĂ©tĂ© laĂŻque et sĂ©cularisĂ©e qui sĂ©pare le religieux du politique. « L’accueil et la solidaritĂ© envers l’étranger appartient Ă  l’annonce de l’Évangile. » Cet accueil de l’étranger nous incite Ă  discerner l’enjeu Ă©thique au nom d’exigences spirituelles qui peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es comme une entorse Ă  la laĂŻcitĂ©, voire comme une provocation, dans une sociĂ©tĂ© ultra-sĂ©cularisĂ©e. En effet, tout en favorisant le libĂ©ralisme, la laĂŻcitĂ© ĂŽte aux valeurs tout fondement spirituel, le spirituel Ă©tant relĂ©guĂ© Ă  l’arriĂšre-scĂšne. Or, le racisme, la violence, le nationalisme viennent compliquer la rĂ©flexion Ă©thique du droit Ă  l’immigration, car il faut constater l’extrĂȘme fragilitĂ© de cette Ă©thique. Le discernement Ă©thique sur la vie des migrants se fonde sur l’exigence de respecter la dignitĂ© de tout homme migrant, quel que soit son statut juridique. Cette conviction peut ĂȘtre « le test de l’éthicitĂ© d’une morale chrĂ©tienne des migrations ».

Avec une Ă©tude complĂ©mentaire sur « Les vagabonds mystiques dans la Russie des XIXᔉ-XXᔉ siĂšcles », Michel Evdokimov dĂ©place le dĂ©bat concernant les flux migratoires et leurs implications politiques, sociales, Ă©thiques et thĂ©ologiques, vers le domaine spirituel, littĂ©raire et social. L’auteur retrace avec compĂ©tence la figure de ces personnages fascinants qui ont abondamment prolifĂ©rĂ© dans la sociĂ©tĂ© russe d’avant la rĂ©volution – au point que l’historien Klioutchevski traitait les pĂšlerins comme une classe sociale Ă  part – et dont l’influence, quoique dans une moindre mesure, ne semble pas effacĂ©e Ă  l’époque contemporaine. Le mot « mystique » souligne que ces personnages, Ă  la fois tournĂ©s vers la terre – l’alma mater, la mĂšre nourriciĂšre – qu’ils foulent de leurs pieds, ont le regard intĂ©rieur dĂ©tachĂ© des biens de ce monde oĂč ils ne veulent pas s’installer confortablement, « bourgeoisement », mais tournĂ© vers l’unique nĂ©cessaire, la quĂȘte du Royaume. L’auteur aborde les fameux RĂ©cits d’un pĂšlerin russe oĂč l’appel de la route rĂ©pond Ă  l’appel du Seigneur disant : « Je suis le chemin ».

En dĂ©finitive le pĂšlerinage mystique, comme dans une certaine mesure la migration, dĂ©limite la condition existentielle de l’homme dont le destin ici-bas est Ă©phĂ©mĂšre, Ă  l’image du Christ : « Les renards ont des taniĂšres, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas oĂč reposer la tĂȘte » (Mt 8,20).

Toute la rĂ©daction de Contacts souhaite Ă  ses fidĂšles lecteurs de saintes fĂȘtes de NoĂ«l et de la ThĂ©ophanie, et les invite Ă  se rĂ©abonner dĂšs Ă  prĂ©sent pour l’annĂ©e 2011, soit en utilisant le bulletin d’abonnement joint Ă  cet envoi, soit en passant par notre site internet sĂ©curisĂ© (www.revue-contacts.com). Nous savons les difficultĂ©s que la crise Ă©conomique occasionne chez nombre d’entre nos lecteurs et faisons tout, malgrĂ© l’inflation, pour ne pas augmenter le prix de l’abonnement annuel : celui-ci n’a d’ailleurs pas variĂ© depuis plus de douze ans ! Mais pour que la situation comptable de notre revue ne chancelle pas, il est indispensable que chacun de nos abonnĂ©s – lecteur comme membre de la rĂ©daction – fasse l’effort, sans attendre des relances, de rĂ©gler rapidement son rĂ©abonnement.

Contacts