Liminaire
Voici maintenant plus de huit ans que toute la zone du Donbass, Ă l’est de l’Ukraine, se trouvait plongĂ©e dans une guerre civile qui, malgrĂ© plus de 12 000 morts et des milliers de blessĂ©s, laissait jusque-lĂ l’Occident indiffĂ©rent. Les choses ont changĂ© le 24 fĂ©vrier 2022 lorsque l’armĂ©e du prĂ©sident russe Vladimir Poutine a lancĂ© une opĂ©ration militaire de grande envergure pour envahir l’Ukraine. Cent jours plus tard, les combats font toujours rage : les Ukrainiens tĂ©moignent d’une rĂ©sistance acharnĂ©e face aux forces russes qui, aprĂšs avoir tentĂ© en vain de s’emparer de la capitale, ont repliĂ© leur offensive vers les rives de la mer Noire et les territoires sĂ©paratistes Ă l’Est. Pendant tout ce temps les bombardements tous azimuts n’ont pas cessĂ© â pas mĂȘme durant les festivitĂ©s pascales â, touchant en particulier des Ă©glises et des monastĂšres abritant des civils, tandis qu’un flot de rĂ©fugiĂ©s se rĂ©pand vers l’Ouest de l’Europe â surtout des femmes et des enfants faisant face au dĂ©fi de l’exil, ayant laissĂ© un mari ou un pĂšre potentiellement appelĂ© Ă sacrifier sa vie pour dĂ©fendre son pays. Partout se multiplient les morts, les blessĂ©s, les atrocitĂ©s et les crimes de guerre qui risquent de creuser un gouffre de haine irrĂ©mĂ©diable entre deux peuples frĂšres issus ensemble des RĂŽs de saint Vladimir le Grand, baptisĂ©s dans les eaux du Dniepr par des missionnaires byzantins en 988.
Dans cette situation d’immense dĂ©tresse, l’Ăglise est plus que jamais appelĂ©e Ă se tenir au cĂŽtĂ© des victimes pour aider, rĂ©conforter et consoler, tout en agissant activement pour aider au retour de la paix. Aussi les dĂ©clarations du patriarche de Moscou, justifiant l’invasion russe au nom de la dĂ©fense de certaines valeurs qui lui semblent portĂ©es par l’Ăglise et la sociĂ©tĂ© russes face Ă un Occident corrompu et dĂ©cadent qu’incarnerait une frange de la population ukrainienne, ont-elles suscitĂ© la plus grande consternation chez la plupart des orthodoxes, quel que soit leur ancrage juridictionnel.
L’urgence, face au retour de la guerre en Europe depuis la dissolution de l’ex-Yougoslavie, de formuler une position thĂ©ologique et Ă©thique chrĂ©tienne conforme Ă l’Ăvangile et Ă la Tradition orthodoxe a conduit la rĂ©daction de la revue Contacts, sans aborder les considĂ©rations gĂ©opolitiques qui ne sont pas de sa compĂ©tence, Ă proposer ce volume thĂ©matique, composĂ© de textes destinĂ©s Ă nourrir la rĂ©flexion de ses lecteurs sans prĂ©tendre offrir un panorama exhaustif de la question.
Le mĂ©tropolite libanais Georges Khodr, illustre thĂ©ologien qui n’a que trop connu dans son pays une situation endĂ©mique de guerre et d’instabilitĂ©, rappelle que l’acte de tuer â en n’importe quelle circonstance â coupe de Dieu et constitue une usurpation du pouvoir mĂȘme du CrĂ©ateur. « Celui qui veut vraiment vivifier les autres se livre lui-mĂȘme Ă la mort. C’est pourquoi le Christ est le vrai Vivificateur », affirme-t-il.
Le philosophe Bertrand Vergely s’interroge sur le concept de guerre spirituelle, qui repose en rĂ©alitĂ© sur des mĂ©canismes passionnels propre au monde dĂ©chu, aboutissant Ă une stigmatisation de l’ennemi assimilĂ© au mal et justifiant alors le dĂ©chaĂźnement de violence Ă son encontre. Le philosophe rĂ©cuse les idĂ©es de « guerre juste » et de « guerre morale », analysant l’actuelle position plĂ©biscitĂ©e par le gouvernement russe pour justifier son action invasive.
Ăbauchant un panorama historique depuis les temps apostoliques, le thĂ©ologien Michel Stavrou revient sur la maniĂšre dont l’Ăglise envisageait la guerre durant le millĂ©naire de civilisation byzantine, soulignant le fait que les « saints militaires » Ă©taient en rĂ©alitĂ© des martyrs ayant dĂ©posĂ© les armes et acceptĂ© de se laisser massacrer plutĂŽt que de renier le Christ. Il revisite le concept de « symphonie » des pouvoirs entre l’Ăglise et l’Ătat pour mettre en lumiĂšre comment, en bien des occasions, l’Ăglise et les PĂšres orientaux condamnent l’homicide de façon inconditionnelle sans succomber aux sirĂšnes politiques de la « guerre sainte ».
L’universitaire russe EugĂšne Khvalkov analyse lui aussi l’idĂ©e de la symphonie des pouvoirs dans une rĂ©flexion spĂ©cifiquement consacrĂ©e Ă la relation entre Royaume cĂ©leste et Imperium terrestre. Il met en lumiĂšre l’absence de fondements bibliques de l’institution de l’Ătat avant d’envisager le lien entre le christianisme et les divers empires et monarchies au sein desquels il s’est dĂ©veloppĂ©, pour conclure que « toutes les tentatives de divinisation de l’Ătat et de la monarchie sĂ©culiĂšre, de transfert des attributs et caractĂ©ristiques du Roi cĂ©leste au roi terrestre constituent une offense Ă la monarchie divine et sont totalement Ă©trangĂšres Ă la tradition orthodoxe orientale ».
La sĂ©rie d’articles ici prĂ©sentĂ©e se clĂŽt sur la publication d’un entretien avec le responsable des aumĂŽniers militaires grecs qui donne Ă voir une approche pastorale menĂ©e au sein d’une armĂ©e de culture orthodoxe en tant de paix â approche dont l’analyse rĂ©vĂšle un dĂ©calage entre une certaine vision idĂ©alisĂ©e du service militaire et la rĂ©alitĂ© atroce de la guerre « moderne » actuellement Ă l’Ćuvre sur le sol ukrainien.
Puissent ces quelques textes contribuer Ă approfondir la rĂ©flexion de chacun sur la nĂ©cessitĂ© de combattre la guerre sous toutes ses formes, en commençant Ă sa propre Ă©chelle personnelle par mener le combat spirituel intĂ©rieur oĂč seule peut triompher l’ouverture Ă l’amour kĂ©notique du Christ.
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