Les mille sept cents ans du Concile de NicĂ©e, cĂ©lĂ©brĂ©s cette annĂ©e Ă  travers divers Ă©vĂ©nements, sont l’occasion de continuer Ă  approfondir nos interrogations sur la personne du Christ. L’article qui ouvre le prĂ©sent volume aborde la question sous un angle original : que serait une christologie dĂ©finie en des termes avant tout bibliques ? L’enquĂȘte du pĂšre Geoffrey Ready inscrit cette question dans la continuitĂ© de la tradition juive. L’objectif n’est pas de minorer l’apport majeur de la pensĂ©e hellĂ©nique ni de remettre en cause les dĂ©finitions conciliaires exprimĂ©es dans ce nouveau cadre conceptuel – celui d’une philosophie grecque baptisĂ©e et transfigurĂ©e par la foi en Christ. Il s’agit plutĂŽt d’enrichir la comprĂ©hension « catholique » en l’Ă©clairant par l’approche biblique sĂ©mitique. Les lignes de continuitĂ© ainsi mises en lumiĂšre dĂ©voilent des points de convergence majeurs avec certaines approches du judaĂŻsme, partiellement occultĂ©es ensuite par les enjeux de rivalitĂ© entre l’Église et la Synagogue.

La suite de ce volume aborde un autre aspect de la rĂ©flexion christologique : le sacrifice du Christ et celui auquel les chrĂ©tiens sont appelĂ©s dans leur vie. Il s’agit des textes d’une sĂ©lection de confĂ©rences donnĂ©es Ă  Paris lors d’un congrĂšs thĂ©ologique international et ƓcumĂ©nique du Groupe de recherche orthodoxe Saint-Jean-Chrysostome rĂ©uni Ă  l’Institut Saint-Serge du 2 au 4 septembre 2024. Les notes introductives sur le sacrifice, proposĂ©es par le pĂšre Stephen Headley, reviennent sur les diffĂ©rentes acceptions de ce terme dans la Bible, en particulier dans l’histoire du peuple d’IsraĂ«l. Ces significations tirent leur origine et leur sens du sacrifice que reprĂ©sentent tant la crĂ©ation du monde par Dieu que son Ă©conomie permanente en vue du salut et de la dĂ©ification des ĂȘtres humains. Anthropologue de formation, l’auteur propose un rapprochement de cette discipline avec la rĂ©flexion thĂ©ologique en vue de revaloriser la notion courante de sacrifice comme une forme de don positif. Un tel don culmine dans la liturgie eucharistique, participation au sacrifice unique du Christ.

Zdenko Ć irka aborde ensuite l’approche de la croix dans une vision protestante luthĂ©rienne. Il explore la thĂ©ologie de la croix dĂ©veloppĂ©e par Luther en contrepoint de la thĂ©ologie de la gloire qui minorerait la centralitĂ© radicale de l’anĂ©antissement Ă©prouvĂ© par le Christ au moment de sa mort. En filigrane se dessine le dĂ©bat entre un salut obtenu par les Ɠuvres, dans lequel le chrĂ©tien aurait sa part volontaire, et un salut obtenu par la seule grĂące divine, donc requĂ©rant un abandon confiant entre les mains du Sauveur, surtout dans l’Ă©preuve. L’auteur affine la vision luthĂ©rienne en prĂ©sentant l’apport de JĂŒrgen Moltmann, grand thĂ©ologien protestant de la seconde partie du XXe siĂšcle. Pour celui-lui, l’ampleur du sacrifice et l’abandon Ă©prouvĂ© par le Christ au moment de sa Passion se rĂ©vĂšlent particuliĂšrement aprĂšs Auschwitz et montrent que le Dieu des chrĂ©tiens est avant tout un Dieu souffrant. Le CrucifiĂ© embrasse toutes les croix historiques.

On saura grĂ© Ă  Moltmann d’avoir bien soulignĂ© la prĂ©sence de Dieu au cƓur de la souffrance humaine et suggĂ©rĂ© la souffrance du PĂšre et de l’Esprit face Ă  la Passion et Ă  la mort du Fils. Pour autant, la thĂ©ologie orthodoxe se doit de considĂ©rer avec rĂ©serve sa thĂ©ologie trinitaire qui, trop marquĂ©e par l’idĂ©alisme allemand, ne manque pas d’ĂȘtre fascinĂ©e par l’idĂ©e d’une Ă©volution divine au sens hĂ©gĂ©lien. Lorsqu’elle introduit en Dieu TrinitĂ© une forme d’accomplissement confondue avec les Ă©vĂ©nements de l’histoire du salut, l’approche de Moltmann contrevient au sens biblique et patristique du mystĂšre de la transcendance divine qui n’est pas commensurable avec les Ă©vĂ©nements de l’Histoire.

Dans un dernier article synthĂ©tique, Olga Sevastianova propose une voie de dĂ©passement entre la thĂ©ologie de la gloire et la thĂ©ologie de la croix qui s’appuie sur le sens du sacrifice chez saint GrĂ©goire de Nysse. La croix est pour ce PĂšre, qui a prĂȘchĂ© et Ă©crit au lendemain du concile de NicĂ©e, non seulement le moment oĂč le Christ prend sur Lui l’abaissement ultime de la nature hu maine qu’est la mort, mais Ă©galement la naissance Ă  la vie divine Ă©ternelle, que JĂ©sus communique alors Ă  tous les croyants dĂ©sireux de marcher Ă  sa suite. Indissociable de la rĂ©surrection, la croix dĂ©passe ainsi une vision simplement expiatrice de la souffrance.

En s’appuyant sur GrĂ©goire, l’auteure nous propose ainsi de « retrouver une grammaire thĂ©ologique du sacrifice susceptible d’offrir un Ă©clairage nouveau sur la vie et le tĂ©moignage de l’Église Ă  l’Ă©poque actuelle ». On peut se demander si cette « grammaire du sacrifice » continue d’ĂȘtre immĂ©diatement intelligible aux fidĂšles d’aujourd’hui lorsqu’ils prĂȘtent attention aux paroles de la cĂ©lĂ©bration. Ce qui affleure ici est la question d’une juste adĂ©quation entre comprĂ©hension thĂ©ologique et approche pastorale. Cela montre plus que jamais la nĂ©cessitĂ© d’une thĂ©ologie contemporaine Ă©laborĂ©e sur le socle des visions antĂ©rieures, comme la proposent les articles du prĂ©sent volume, en vue d’ouvrir Ă  une contemplation toujours plus profonde du Dieu vivant.

Alors que nous prĂ©parions ce volume, nous avons appris avec Ă©motion le retour Ă  Dieu de notre ami le pĂšre Michel Evdokimov, membre d’honneur du comitĂ© de rĂ©daction de la revue Contacts, auquel il appartenait depuis plus de quarante ans. Nous lui rendons hommage dans notre « Chronique ». Que sa mĂ©moire soit Ă©ternelle !

Contacts
.