Liminaire


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Au moment de mettre sous presse, nous apprenons l’assassinat du PĂšre Alexandre Men, Ă  Moscou, le 9 septembre dernier. AgĂ© de cinquante cinq ans, le PĂšre Alexandre Ă©tait une des personnalitĂ©s les plus rayonnantes de l’Eglise orthodoxe russe. D’origine juive, une origine qu’Ă  l’instar d’un cardinal Lustiger il n’avait jamais reniĂ©e, il s’Ă©tait converti aprĂšs avoir fait des Ă©tudes de biologie Ă  Moscou puis en SibĂ©rie. Son apprentissage de la thĂ©ologie, il l’avait rĂ©alisĂ© Ă  Zagorsk, dans l’Institut qui jouxte le monastĂšre de la TrinitĂ©-St Serge. Pendant la persĂ©cution de Khrouchtchev comme la pesante « stagnation » brejnĂ©vienne, quand le rĂ©gime voulait rĂ©duire l’Eglise Ă  l’Ă©tat d’une « secte liturgiste », il avait tentĂ© de maintenir, contre vents et marĂ©es, une pensĂ©e chrĂ©tienne. Il avait alors publiĂ© en samizdat, ou en Occident, plusieurs ouvrages de catĂ©chĂšse, d’apologĂ©tique et d’exĂ©gĂšse. Mais il Ă©tait restĂ© Ă  l’Ă©cart de la dissidence politique : donc Ă©troitement surveillĂ©, souvent inquiĂ©tĂ©, pourtant jamais arrĂȘtĂ© (Il avait failli l’ĂȘtre, semble-t-il, en 1984, mais le pasteur Jacques Maury, alors prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration protestante de France, alertĂ© par Nicolas Lossky, Ă©tait intervenu en sa faveur).

Avec la pĂ©restroĂŻka, il s’Ă©tait jetĂ© en plein dĂ©bat, en plein combat. Il intervenait souvent dans les mĂ©dias, multipliait les confĂ©rences, avait transformĂ© la maison paroissiale en un centre de rĂ©flexion ouvert Ă  tous, songeait d’ailleurs Ă  l’agrandir. Le Patriarcat, prudent, l’avait confinĂ© Ă  Pouchkino, un gros bourg sur la route de la capitale Ă  Zagorsk (et c’est seulement depuis un an qu’il avait Ă©tĂ© nommĂ© recteur de cette paroisse). Il avait une extraordinaire capacitĂ© d’accueil, de bontĂ©, de sympathie. C’Ă©tait un grand vivant et son rayonnement se faisait sentir dans tous les milieux, particuliĂšrement chez les intellectuels. Ces derniĂšres annĂ©es, il n’avait cessĂ© de cĂ©lĂ©brer des baptĂȘmes.

En contraste avec une Orthodoxie fermĂ©e, mĂ©prisante, xĂ©nophobe, en collaboration avec ceux des orthodoxes russes qui prĂ©conisent un engagement crĂ©ateur dans la sociĂ©tĂ©, la culture et la politique, le PĂšre Alexandre Men reprĂ©sentait une Orthodoxie Ă  la fois spirituelle et ouverte, amicalement liĂ©e aux autres confessions chrĂ©tiennes. C’est ainsi qu’il avait nouĂ© des liens avec TaizĂ© et certains courants du Renouveau…

Depuis plusieurs mois, des rumeurs de pogrom inquiĂ©taient sa paroisse. Lui-mĂȘme et plusieurs de ses amis Ă©taient d’origine juive et l’on colportait, dans les milieux antisĂ©mites — qui souvent se disent orthodoxes — que les Juifs entraient dans l’Eglise pour la dĂ©truire de l’intĂ©rieur ! Le PĂšre Alexandre Men a Ă©tĂ© tuĂ© Ă  coups de hache, et la hache fut l’arme des pogroms. On ne lui a volĂ© ni son argent, ni sa croix pectorale, ni les quelques objects de valeur qu’il pouvait avoir sur lui. Le crime Ă©tait prĂ©mĂ©ditĂ©.

Ainsi cette vie, de courage et de ferveur, se couronne mystĂ©rieusement du martyre, car le PĂšre Alexandre savait ce qu’il risquait. Mais la rĂ©action de la Russie a Ă©tĂ© salubre. L’opinion a dit son horreur et la presse la plus officielle son indignation. Gorbatchev a fait engager une enquĂȘte sous sa propre responsabilitĂ©, Eltsine demandĂ©, et obtenu, une minute de silence au Conseil de la RĂ©publique russe. Cette rĂ©action pourrait ĂȘtre un exorcisme. La venue au Christ de certains Juifs pourrait esquisser le signe eschatologique dont parle saint Paul. Un signe qu’il ne faut pas laisser compromettre par un crĂ©tinisme meurtrier.

O. C.