Liminaire


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Le numĂ©ro ici prĂ©sentĂ© est consacrĂ© au domaine de la pensĂ©e religieuse russe dans diverses voies d’approche du monde contemporain. Il s’ouvre sur une Ă©tude, Ă©crite avec une chaleureuse sympathie, consacrĂ©e Ă  la vie et Ă  l’action de Paul Evdokimov et de mĂšre Marie Skobtsov parmi les pauvres et les exclus. Son auteur, le pĂšre Michael Plekon, est l’un de ceux qui, en AmĂ©rique, par leurs ouvrages et leurs traductions, dĂ©ploient une intense activitĂ© pour initier le monde anglo-saxon Ă  cette pensĂ©e qui s’est souvent construite sur les ruines amoncelĂ©es par les guerres et les rĂ©volutions. Une abondante bibliographie est donnĂ©e comme entrĂ©e en matiĂšre. Le propos est de montrer que la thĂ©ologie peut – ou doit ? – quitter Ă  l’occasion le silence feutrĂ© du cabinet de travail, pour se rendre sur le terrain, lĂ  oĂč vivent les dĂ©shĂ©ritĂ©s, et y cĂ©lĂ©brer sur « l’autel des cƓurs humains » ce que saint Jean Chrysostome appelait le « sacrement du frĂšre ».

Certains naguĂšre ont pu dire du pĂšre Serge Boulgakov qu’il Ă©tait le plus grand thĂ©ologien orthodoxe depuis saint GrĂ©goire Palamas. Sans doute parce qu’avant d’ĂȘtre un intellectuel, il Ă©tait, comme Palamas, un authentique homme de priĂšre. D’autres, au contraire, ont dĂ©noncĂ© les excĂšs d’une pensĂ©e trop spĂ©culative et singuliĂšre. Il est notoire que cet ancien doyen de l’institut Saint-Serge fut attaquĂ©, voire condamnĂ©, pour ses idĂ©es sophiologiques par des censeurs qui bien souvent ignoraient son Ɠuvre. Dans cette Ă©tude de rĂ©conciliation, menĂ©e avec tact et profondeur, le pĂšre Boris Bobrinskoy a le mĂ©rite d’apporter un Ă©clairage Ă©quilibrĂ© sur ce « visionnaire de la Sagesse », impĂ©tueusement engagĂ© dans la contemplation du « mystĂšre indicible de l’unitĂ© divine et de l’harmonie du monde ». L’audace des grands crĂ©ateurs peut les entraĂźner sur des chemins dĂ©tournĂ©s, il n’en reste pas moins qu’ils ouvrent des perspectives passionnantes Ă  explorer.

En plein XIXᔉ siĂšcle, en cette Ă©poque de grande dĂ©sunion et incomprĂ©hension entre les Églises – lorsque par exemple, au moment de la guerre de CrimĂ©e, l’archevĂȘque de Paris Monseigneur Sibour prĂȘchait une vĂ©ritable croisade contre la Russie ! – le paradoxe d’A. S. Khomiakov, un des inspirateurs du mouvement slavophile, fut d’avoir mĂ©ditĂ© parfois dans la douleur mais aussi dans un puissant Ă©lan de foi, sur l’unitĂ© de l’Église, comme le montre le pĂšre Michel Evdokimov dans sa belle Ă©tude. « L’Église est une » car elle est le corps du Christ, un corps que rien ne saurait diviser. La notion d’Église comme mystĂšre, non limitĂ©e Ă  son aspect institutionnel mais apprĂ©hendĂ©e par la foi dans une relation d’amour unissant les hommes, a jouĂ© un rĂŽle important dans la thĂ©ologie du XXᔉ siĂšcle. GrĂące aux observateurs orthodoxes invitĂ©s au concile Vatican II, cette notion a soulevĂ© des Ă©chos chez les pĂšres conciliaires. Temple vivant de l’Esprit Saint, soumise Ă  l’autoritĂ© de son chef unique le Christ, l’Église, dans son rassemblement dans l’unitĂ© (sobornost) vit d’une exigence d’amour librement partagĂ© parce que librement donnĂ©. La confession unanime dans l’amour de la Sainte TrinitĂ© – modĂšle cĂ©leste de l’Église terrestre – n’est-elle pas une voie royale qui pourrait, au temps fixĂ© par Dieu, stimuler les esprits Ă  retisser la robe sans couture ?

Depuis des annĂ©es, Olivier ClĂ©ment poursuit une mĂ©ditation sur la philosophie de Berdiaev, auquel il a consacrĂ© un livre (Berdiaev, Ă©d. DDB, Paris, 1991). Il prĂ©sente ici la pensĂ©e du penseur russe sur « Histoire et mĂ©tahistoire » qui, Ă  la lumiĂšre des Ă©vĂ©nements du XXᔉ siĂšcle et du XXIᔉ siĂšcle, paraĂźt d’une brĂ»lante actualitĂ©. L’histoire n’est pas fermĂ©e sur elle-mĂȘme, disait Boulgakov, qui Ă©tait passĂ© par l’expĂ©rience du marxisme et rĂȘva un temps d’un paradis sur terre. L’histoire trouve ce paradis hors d’elle-mĂȘme : « Le mĂ©tahistorique, du fait de son incorporation Ă  l’historique, donne sens Ă  celui-ci ». La mĂ©tahistoire ouvre sur une eschatologie active oĂč l’homme est appelĂ© Ă  libĂ©rer la nature qu’il a enchaĂźnĂ©e Ă  la mort.

Ce numĂ©ro s’achĂšve sur une intĂ©ressante Ă©tude d’un jeune dominicain, fin connaisseur de la rĂ©alitĂ© du monde russe orthodoxe, sur le Concile de Moscou de 1917-1918, et son application dans les statuts de l’archevĂȘchĂ© des Ă©glises russes en Europe occidentale. La cathĂ©drale de cet archevĂȘchĂ© est sise rue Daru, Ă  Paris. De ce concile, l’histoire a surtout gardĂ© le rĂ©tablissement du patriarcat, jadis supprimĂ© par Pierre le Grand. En rĂ©alitĂ©, ce « Vatican II de la Russie » comme on l’a appelĂ© par la suite, a entrepris un Ă©norme travail, qui est « l’aboutissement d’un prodigieux renouveau thĂ©ologique », avec entre autres l’instauration d’une « sobornost », ou collĂ©gialitĂ©, Ă©largie, dans les structures ecclĂ©siales. Tandis que la rĂ©volution bolchevique de 1917 tuait dans l’Ɠuf toute vellĂ©itĂ© d’application des dĂ©cisions courageuses de ce concile au sein de l’Église de Russie, la Diaspora en recueillait les fruits, dont elle se nourrit encore aujourd’hui.

Au seuil de la Nouvelle AnnĂ©e, toute l’Ă©quipe de rĂ©daction de Contacts adresse ses vƓux de lumiĂšre et de paix Ă  tous ses fidĂšles lecteurs. Veuille l’Esprit du Seigneur venir sur chacun d’entre nous pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, et proclamer une annĂ©e de grĂące du Seigneur.

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