205
Liminaire

Le numéro ici présenté est consacré au domaine de la pensée religieuse russe dans diverses voies d'approche du monde contemporain. Il s'ouvre sur une étude, écrite avec une chaleureuse sympathie, consacrée à la vie et à l'action de Paul Evdokimov et de mère Marie Skobtsov parmi les pauvres et les exclus. Son auteur, le père Michael Plekon, est l'un de ceux qui, en Amérique, par leurs ouvrages et leurs traductions, déploient une intense activité pour initier le monde anglo-saxon à cette pensée qui s'est souvent construite sur les ruines amoncelées par les guerres et les révolutions. Une abondante bibliographie est donnée comme entrée en matière. Le propos est de montrer que la théologie peut – ou doit ? – quitter à l'occasion le silence feutré du cabinet de travail, pour se rendre sur le terrain, là où vivent les déshérités, et y célébrer sur « l'autel des cœurs humains » ce que saint Jean Chrysostome appelait le « sacrement du frère ».

Certains naguère ont pu dire du père Serge Boulgakov qu'il était le plus grand théologien orthodoxe depuis saint Grégoire Palamas. Sans doute parce qu'avant d'être un intellectuel, il était, comme Palamas, un authentique homme de prière. D'autres, au contraire, ont dénoncé les excès d'une pensée trop spéculative et singulière. Il est notoire que cet ancien doyen de l'institut Saint-Serge fut attaqué, voire condamné, pour ses idées sophiologiques par des censeurs qui bien souvent ignoraient son œuvre. Dans cette étude de réconciliation, menée avec tact et profondeur, le père Boris Bobrinskoy a le mérite d'apporter un éclairage équilibré sur ce « visionnaire de la Sagesse », impétueusement engagé dans la contemplation du « mystère indicible de l'unité divine et de l'harmonie du monde ». L'audace des grands créateurs peut les entraîner sur des chemins détournés, il n'en reste pas moins qu'ils ouvrent des perspectives passionnantes à explorer.

En plein XIXᵉ siècle, en cette époque de grande désunion et incompréhension entre les Églises – lorsque par exemple, au moment de la guerre de Crimée, l'archevêque de Paris Monseigneur Sibour prêchait une véritable croisade contre la Russie ! – le paradoxe d'A. S. Khomiakov, un des inspirateurs du mouvement slavophile, fut d'avoir médité parfois dans la douleur mais aussi dans un puissant élan de foi, sur l'unité de l'Église, comme le montre le père Michel Evdokimov dans sa belle étude. « L'Église est une » car elle est le corps du Christ, un corps que rien ne saurait diviser. La notion d'Église comme mystère, non limitée à son aspect institutionnel mais appréhendée par la foi dans une relation d'amour unissant les hommes, a joué un rôle important dans la théologie du XXᵉ siècle. Grâce aux observateurs orthodoxes invités au concile Vatican II, cette notion a soulevé des échos chez les pères conciliaires. Temple vivant de l'Esprit Saint, soumise à l'autorité de son chef unique le Christ, l'Église, dans son rassemblement dans l'unité (sobornost) vit d'une exigence d'amour librement partagé parce que librement donné. La confession unanime dans l'amour de la Sainte Trinité – modèle céleste de l'Église terrestre – n'est-elle pas une voie royale qui pourrait, au temps fixé par Dieu, stimuler les esprits à retisser la robe sans couture ?

Depuis des années, Olivier Clément poursuit une méditation sur la philosophie de Berdiaev, auquel il a consacré un livre (Berdiaev, éd. DDB, Paris, 1991). Il présente ici la pensée du penseur russe sur « Histoire et métahistoire » qui, à la lumière des événements du XXᵉ siècle et du XXIᵉ siècle, paraît d'une brûlante actualité. L'histoire n'est pas fermée sur elle-même, disait Boulgakov, qui était passé par l'expérience du marxisme et rêva un temps d'un paradis sur terre. L'histoire trouve ce paradis hors d'elle-même : « Le métahistorique, du fait de son incorporation à l'historique, donne sens à celui-ci ». La métahistoire ouvre sur une eschatologie active où l'homme est appelé à libérer la nature qu'il a enchaînée à la mort.

Ce numéro s'achève sur une intéressante étude d'un jeune dominicain, fin connaisseur de la réalité du monde russe orthodoxe, sur le Concile de Moscou de 1917-1918, et son application dans les statuts de l'archevêché des églises russes en Europe occidentale. La cathédrale de cet archevêché est sise rue Daru, à Paris. De ce concile, l'histoire a surtout gardé le rétablissement du patriarcat, jadis supprimé par Pierre le Grand. En réalité, ce « Vatican II de la Russie » comme on l'a appelé par la suite, a entrepris un énorme travail, qui est « l'aboutissement d'un prodigieux renouveau théologique », avec entre autres l'instauration d'une « sobornost », ou collégialité, élargie, dans les structures ecclésiales. Tandis que la révolution bolchevique de 1917 tuait dans l'œuf toute velléité d'application des décisions courageuses de ce concile au sein de l'Église de Russie, la Diaspora en recueillait les fruits, dont elle se nourrit encore aujourd'hui.

Au seuil de la Nouvelle Année, toute l'équipe de rédaction de Contacts adresse ses vœux de lumière et de paix à tous ses fidèles lecteurs. Veuille l'Esprit du Seigneur venir sur chacun d'entre nous pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, et proclamer une année de grâce du Seigneur.

Contacts