L’Ăvangile de Marc rapporte que, lorsque JĂ©sus, aprĂšs son baptĂȘme, fut poussĂ© au dĂ©sert par l’Esprit pour y ĂȘtre tentĂ© par Satan, « il Ă©tait avec les bĂȘtes sauvages, et les anges le servaient » (Mc 1,13). Cette proximitĂ© du Sauveur, seul, au dĂ©sert avec les animaux et avec les anges nous interroge sur le statut exact, au regard de la RĂ©vĂ©lation, de ces compagnons de la condition humaine dans la destinĂ©e de l’univers. En mĂȘme temps, est mis en Ă©vidence un lien mystĂ©rieux entre deux univers : les animaux et les anges. La tradition patristique orthodoxe fournit une interprĂ©tation particuliĂšrement riche de la vie cosmique sous toutes ses formes, notamment animales. Le prĂ©sent volume de Contacts est consacrĂ© Ă ce thĂšme d’une grande actualitĂ©, compte tenu de la crise Ă©cologique dans laquelle est dĂ©sormais plongĂ©e notre civilisation.
Nous publions en premier lieu les Actes du colloque ĆcumĂ©nique trĂšs original qui s’est tenu sur le thĂšme : « Les animaux dans l’Ă©conomie du Salut » le samedi 21 mars 2009, Ă l’Institut Saint-Serge (Paris). Ouvrant les travaux accueillis dans le cadre de la chaire de ThĂ©ologie des dogmes, le professeur Michel Stavrou prĂ©senta l’Association Notre-Dame-de-Toute-PitiĂ©, coorganisatrice de la journĂ©e, qui fĂȘtait son 40á” anniversaire, avec la prĂ©sence de son prĂ©sident, Jean Gaillard, et de son animateur, le frĂšre Cyril Crom. FondĂ©e par une laĂŻque, Marguerite Prestreau, au couvent des franciscains de Paris, cette association a pour objectif de sensibiliser les chrĂ©tiens au respect des animaux.
Dans un exposĂ© introductif intitulĂ© « La philosophie trop longtemps servante de l’approche thĂ©ologique de l’animalitĂ© », Ălisabeth de Fontenay, philosophe et professeur Ă©mĂ©rite Ă l’universitĂ© Paris I-Sorbonne, auteur de l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence Le Silence des bĂȘtes (Paris, 1998), a rappelĂ© qu’animal vient d’anima (f.), c’est-Ă -dire l’Ăąme, et d’animus (m.), l’esprit. La croyance dans l’Ăąme des bĂȘtes a Ă©tĂ© permanente, des premiers temps de la culture judĂ©o-chrĂ©tienne jusqu’au XIXá” siĂšcle. Aristote distingue l’Ăąme vĂ©gĂ©tative, nutritive, sensitive (des animaux) et l’Ăąme intellective de l’homme (mais aussi chez certains animaux). Les pratiques religieuses grecque et juive mettent en avant une culture du sacrifice. Dans la culture grecque du sacrifice, l’animal Ă©tait honorĂ©. Dans la culture juive, on ne peut sacrifier des animaux qu’au temple de JĂ©rusalem et par des prĂȘtres, mais la pratique des sacrifices a Ă©tĂ© contestĂ©e dĂšs l’Ancien Testament (Samuel, JĂ©rĂ©mie, OsĂ©e, MichĂ©e). Le sacrifice du Christ sur la croix a repris les trois fonctions : le sacrifiant, le sacrificateur et Dieu, le Christ prenant la place de l’animal. Puis Ă. de Fontenay s’est attaquĂ©e Ă une vision dĂ©valorisante de l’animal propre Ă la thĂ©ologie chrĂ©tienne occidentale : puisque les animaux n’ont pas pĂ©chĂ© (saint Augustin), Dieu Ă©tant juste, on prĂ©tend qu’ils ne peuvent pas souffrir. Ainsi pour Descartes les animaux n’ont pas d’Ăąme et sont considĂ©rĂ©s comme des machines ; il ne peut pas y avoir d’Ă©conomie du salut pour les bĂȘtes.
Ce volume s’ouvre avec le texte de l’intervention de Pietro Chiaranz, doctorant Ă l’Institut Saint-Serge. IntitulĂ©e « Les implications du salut chrĂ©tien sur les animaux dans une approche orthodoxe », son Ă©tude dĂ©veloppe le thĂšme du salut chrĂ©tien qui s’applique Ă toute la crĂ©atures parce qu’il s’inscrit dans la misĂ©ricorde de Dieu Ă l’Ćuvre dĂšs la crĂ©ation. Par la prĂ©sence d’un Homme en qui le ciel c’est ouvert, la nature matĂ©rielle peut rayonner par participation Ă la vie divine en s’illuminant intĂ©rieurement dans la mesure oĂč s’est instaurĂ© un contact « entre le terrestre et le divin, entre le temporel et l’Ă©ternel ». Participer Ă cette illumination signifie participer Ă la vie Ă©ternelle et au salut. RĂšgne animal et corps humain se trouvent entiĂšrement concernĂ©s par le salut. Dans l’approche orthodoxe commune, le salut est transfiguration, comme le montrent les icĂŽnes : les saints reprĂ©sentĂ©s y apparaissent dans une grande proximitĂ© avec la nature et les animaux. Le fond dĂ©signe une nature rayonnante avec des animaux lumineux (exemple : la toison resplendissante des mouton sur lâicĂŽne de la NativitĂ©). P. Chiaranz sâappuie sur le verset important du Ps 35 : « Seigneur tu sauves lâhomme et les bĂȘtes », et il montre, par de nombreux exemples hagiographiques et ascĂ©tiques, comment une thĂ©ologie ouverte au salut des animaux Ă©tait mise en Ćuvre dans lâOrient chrĂ©tien. Chez les PĂšres, le salut possĂšde deux significations : dâun cĂŽtĂ© il vise lâhomme qui administre sagement la crĂ©ation Ă lâexemple dâAdam avant la chute, de lâautre il sâĂ©tend, Ă travers lâhomme, Ă toute crĂ©ature, animaux compris.
IntitulĂ©e « Le statut des animaux au cĆur du projet crĂ©ateur dans la Bible », la communication de la sĆur catholique Anne-Laetitia Michon tente de montrer ce que lâanimal, dans la Bible, rĂ©vĂšle de lâhomme et de Dieu. En Gn 1, on trouve une progression logique dans lâacte crĂ©ateur jusquâaux animaux, et une rupture lorsque Dieu fait lâhomme Ă son image. Dâun cĂŽtĂ©, le rĂšgne animal est rĂ©glĂ© par la multiplicitĂ©, de lâautre, on trouve lâunicitĂ© du genre humain. Pourquoi « Dieu vit que cela Ă©tait bon » nâest pas dit aprĂšs la crĂ©ation de lâhomme ? Parce que lâhomme garde la libertĂ© de faire le bien ou le mal. Bien des abus viennent de la comprĂ©hension de lâinjonction divine « Dominez la terre et soumettez-la ! ». Mais lâhomme a reçu une mission de gĂ©rance et non de propriĂ©taire. Dieu seul est propriĂ©taire de la vie. La limitation imposĂ©e par le CrĂ©ateur au commencement et exprimĂ©e symboliquement par lâinterdiction de manger du fruit de lâarbre montre que nous sommes soumis Ă des lois biologiques et morales quâon ne peut transgresser impunĂ©ment.
Dans « Animaux humains et non humains en prĂ©sence du Dieu crĂ©ateur », Anne Marie Reijnen, pasteur et thĂ©ologienne rĂ©formĂ©e, propose une analyse engagĂ©e du regard de notre sociĂ©tĂ© sur les animaux. Elle Ă©voque leur souffrance, rendue invisible Ă nos contemporains, dans les abattoirs industriels, « usines Ă tuer ». Face Ă cette catastrophe, elle constate le silence de la thĂ©ologie sur les animaux, et sâinterroge : « Pourquoi le christianisme a-t-il failli Ă sa tĂąche ? ». Quand les chrĂ©tiens tentent de parler des animaux, ils se voient trop souvent opposer le ridicule, la relĂ©gation ou la domestication. Citant les exemples de saint François dâAssise et de lâ« hĂ©rĂ©tique » Giordano Bruno qui exhortait ses contemporains : « Ă moins de reconnaĂźtre votre animalitĂ©, vous nâaccĂ©derez pas Ă lâhumanitĂ© ! », elle souligne que les progrĂšs de lâĂ©thologie nous poussent Ă revoir les frontiĂšres qui sĂ©parent lâhomme du monde animal. La thĂ©ologie doit pouvoir, aussi, Ă©noncer un principe valable pour tous les vivants.
Aux actes de ce colloque, dont les participants sont convenus que la thĂ©ologie chrĂ©tienne de la condition animale en est encore Ă ses balbutiements, sâajoute une belle et courte Ă©tude du P. Michel Evdokimov, « Lâours et le loup », consacrĂ©e Ă la coexistence heureuse entre les animaux sauvages et les saints. De grandes figures sont Ă©voquĂ©es, tels François dâAssise et SĂ©raphin de Sarov. Pour pacifier les bĂȘtes sauvages, rappelle M. Evdokimov, il faut commencer par se laisser pacifier nous-mĂȘmes par lâEsprit cĂ©leste, ce qui exige une patiente ascĂšse. « La seule arme capable dâapprivoiser lâours ou le loup tapi au fond de nous, et dâen faire un ami, câest lâamour. »
Ce volume sâachĂšve par une remarquable et passionnante Ă©tude dâAnne-Marie Girleanu, consacrĂ©e aux sources et Ă lâĂ©laboration dâun motif iconographique presque universel du Moyen Ăge chrĂ©tien : le TĂ©tramorphe, câest-Ă -dire la reprĂ©sentation des quatre animaux de la vision dâEzĂ©chiel (Ez 1,1-14), associĂ©e Ă la figuration symbolique des quatre Ă©vangĂ©listes. Ces quatre vivants ont leur place au pied du trĂŽne de la gloire de Dieu. Les belles illustrations qui accompagnent cet article sont assez suggestives pour nous convaincre, au-delĂ de leur portĂ©e symbolique, que les animaux ont bien une place dans lâĂ©conomie du salut⊠mĂȘme si les chrĂ©tiens en sont souvent de bien piĂštres tĂ©moins.
