Voici un sujet dĂ©licat auquel la revue Contacts dĂ©sire consacrer ce volume thĂ©matique : la question de la fonction et des limites de la raison dans la thĂ©ologie chrĂ©tienne, et surtout en thĂ©ologie dogmatique oĂč l’on rĂ©flĂ©chit au sens et Ă la portĂ©e salvifique des vĂ©ritĂ©s de la foi rĂ©vĂ©lĂ©es en Christ, portĂ©es et transmises par l’Ăglise dans l’Esprit Saint.
Alors que fleurissent les sectes et officines en tous genres qui ne jurent que par l’expĂ©rience spirituelle et que se maintient contre vents et marĂ©es dans l’orthodoxie (comme dans les autres grandes Ăglises chrĂ©tiennes) la tradition un peu austĂšre d’une thĂ©ologie « acadĂ©mique », il convient de ne pas tomber dans les oppositions faciles et de rĂ©flĂ©chir au caractĂšre raisonnable de la thĂ©ologie chrĂ©tienne. En Christ, le Verbe de Dieu s’est fait homme : Il a parlĂ© et enseignĂ©, et transmis son message aux ApĂŽtres ; donc une thĂ©ologie, un discours sur Dieu et son salut pour l’homme et le monde, est nĂ©cessaire et lĂ©gitime. Ce volume reprend quelques contributions d’un colloque de l’Association internationale des dogmaticiens orthodoxes (IAODT) qui s’est rĂ©unie les 23-26 juin 2011 Ă l’AcadĂ©mie ecclĂ©siastique de Thessalonique.
Les trois Ă©tudes patristiques de Pierre Mikhaylov, Pierre Bouteneff et Ioan Tulcan, qui ouvrent ce volume, offrent des Ă©clairages tout Ă fait fondamentaux sur la maniĂšre dont les PĂšres grecs (les Cappadociens, le Pseudo-Denys l’ArĂ©opagite et Maxime le Confesseur) ont soulignĂ© le bien-fondĂ© de faire usage de la raison en thĂ©ologie. On notera cependant la tradition « apophatique » (nĂ©gative) appuyĂ©e par l’ArĂ©opagite, appelant Ă la « transfiguration de la raison ».
Alexis Fokin nous offre une Ă©tude remarquable sur les mĂ©thodes rationnelles utilisĂ©es dans la thĂ©ologie trinitaire de la patristique latine, surtout chez Marius Victorinus, saint Augustin et BoĂšce. Cette thĂ©ologie, en mettant l’accent sur l’unitĂ© de la substance de Dieu, prĂ©sente une « diffĂ©rence radicale avec la doctrine trinitaire des PĂšres orientaux ». Pour autant, cette diffĂ©rence n’Ă©tait pas jugĂ©e comme sĂ©paratrice mais admissible aux temps de l’unitĂ© entre les chrĂ©tientĂ©s latine et grecque.
Dans les deux contributions qui suivent, Michel Stavrou et Stavros Yangazoglou s’intĂ©ressent Ă la maturation des rapports entre foi et raison en thĂ©ologie au Moyen Ăge byzantin, notamment chez NicĂ©phore BlemmydĂšs et saint GrĂ©goire Palamas. Ils montrent qu’Ă la formule de l’Occident chrĂ©tien « la raison au service de la foi », l’orthodoxie prĂ©fĂ©rera plutĂŽt « la raison illuminĂ©e par la foi », soulignant que la raison n’est pas conceivable comme une instance autonome et statique mais, comme toute la rĂ©alitĂ© humaine, se trouve appelĂ©e Ă une dynamique de transfiguration dans l’Esprit Saint. La thĂ©ologie n’offre pas un discours clos sur lui-mĂȘme mais dĂ©coule de la vie du corps ecclĂ©sial. C’est ce qu’illustre la contribution dĂ©cisive de GrĂ©goire Palamas lors du conflit hĂ©sychaste qui eut lieu au xivá” siĂšcle : la thĂ©ologie Ă©rudite et dogmatique ne peut ĂȘtre que la formulation, Ă l’aide de mots et de notions, de la thĂ©ologie de la grĂące, c’est-Ă -dire de l’expĂ©rience vivante de Dieu dans la communautĂ© de l’Ăglise.
Dans le contexte de la pensĂ©e moderne du xxá” siĂšcle, Christophe Schneider s’intĂ©resse Ă la rĂ©flexion du grand thĂ©ologien et martyr russe Paul Florensky (1882-1937). Il montre que pour ce tĂ©moin de la foi â qui fut en mĂȘme temps physicien, philosophe et thĂ©ologien â, la VĂ©ritĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e ne peut ĂȘtre subordonnĂ©e aux normes finies de l’entendement (onto-thĂ©ologie), ni non plus ĂȘtre relĂ©guĂ©e au domaine d’un pur irrationnel (fidĂ©isme). C’est un appel Ă une sur-rationalitĂ© Ă recevoir pleinement dans la communion de l’Esprit Saint.
Les deux Ă©tudes qui closent ce volume analysent le statut de la raison dans la thĂ©ologie orthodoxe contemporaine. PantĂ©lis KalaĂŻtzidis se livre Ă une dĂ©construction du programme de cette thĂ©ologie qui a cherchĂ© Ă se libĂ©rer de sa tutelle envers le rationalisme de la thĂ©ologie occidentale et a exaltĂ© l’apophatisme, la thĂ©ologie mystique et l’expĂ©rience personnelle de Dieu : sont passĂ©es en revue les contributions de Vladimir Lossky, Georges Florovsky, Christos Yannaras, Jean Zizioulas. PantĂ©lis KalaĂŻtzidis propose ensuite une sĂ©rie de considĂ©rations critiques et invite finalement Ă privilĂ©gier, dans la lumiĂšre du Christ, le Dieu rĂ©vĂ©lĂ© sur le Dieu incomprĂ©hensible.
Aristote Papanikolaou plaide, Ă son tour, avec force pour une meilleure valorisation de la rationalitĂ© du dogme face aux excĂšs de l’apopharisme. Croyant nĂ©cessaire de refuser la dĂ©marche trinitaire apophatique et antinomique de V. Lossky, il s’emploie Ă une rĂ©habilitation de la thĂ©ologie du pĂšre Serge Boulgakov. On pourra se demander s’il est lĂ©gitime de rĂ©duire V. Lossky Ă l’apopharisme et Ă l’antinomie, ou encore de l’opposer Ă Boulgakov. Il reste que cet exposĂ©, comme le prĂ©cĂ©dent, a le mĂ©rite d’appeler Ă de prĂ©cieuses et nouvelles interrogations sur le croisement entre thĂ©ologie et expĂ©rience spirituelle, et Ă revitaliser le dĂ©bat sur la place de la raison dans la thĂ©ologie chrĂ©tienne.
Dans le contexte d’un Proche-Orient en pleine recomposition, nous avons appris le 4 dĂ©cembre 2012 la mort de S. B. Ignace IV, patriarche grec-orthodoxe d’Antioche, qui fut l’un des grands acteurs du renouveau ecclĂ©sial au XXe siĂšcle Ă travers le MJO (voir notre Chronique). Le 17 dĂ©cembre 2012, le saint-synode du patriarcat d’Antioche a Ă©lu son successeur en la personne de Mgr Jean Yazigi, qui siĂ©geait jusqu’Ă Ă Paris au service des fidĂšles orthodoxes antiochiens : il a pris le nom de « Jean X patriarche d’Antioche et de tout l’Orient ». Nous y reviendrons dans une prochaine livraison.
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