Les deux principales Ă©tudes qui composent ce numĂ©ro â celle de LĂ©onide Ouspensky sur l’iconostase, et celle du P. SymĂ©on (de la communautĂ© de Tolleshunt Knights) sur l’intercommunion â ne concluent pas, mais jalonnent deux redoutables dĂ©bats.
Le problĂšme de l’iconostase rĂ©capitule significativement les rapports difficiles qui se nouent dans l’Eglise entre la Tradition et les traditions. Faut-il subir passivement l’iconostase ? Ou la refuser totalement ? Ne faudrait-il pas d’abord la comprendre, afin d’assumer d’une maniĂšre crĂ©atrice son sens profond ? Le grand mĂ©rite de L. Ouspensky est justement de dĂ©gager ce qu’il peut y avoir d’essentiel dans la distinction entre le chĆur et la nef (« distinction-identitĂ© » prĂ©cisons-le, comme le notait Vladimir Lossky Ă propos des antinomies thĂ©ologiques); c’est en mĂȘme temps d’analyser avec beaucoup de pĂ©nĂ©tration spirituelle le contenu thĂ©ologique de l’iconostase pleinement dĂ©veloppĂ©e, la grande iconostase russe des 15á” et 16á” siĂšcles. Pour autant le problĂšme est loin d’ĂȘtre clos. Il faudrait, entre autres, â examiner la relation historique qu’il est difficile de ne pas Ă©tablir entre l’iconostase et la pĂ©riode constantinienne (durant laquelle la tension entre l’Eglise et le monde s’est transposĂ©e Ă l’intĂ©rieur de l’Eglise, transformant en sĂ©paration la distinction traditionnelle du chĆur et de la nef); â approfondir aussi le symbolisme de l’espace intĂ©rieur d’une Ă©glise, et comment son organisation horizontale (qui s’exprime surtout dans l’iconostase) s’harmonise, ou ne s’harmonise pas, avec son organisation verticale (qui s’exprime surtout dans l’agencement avec les murs des volumes sphĂ©riques de la conpole et de l’abside dont l’iconographie ne se tient pas devant les fidĂšles mais, en quelque sorte, les contient); et aussi le symbolisme du cĂ©lĂ©brant lui-mĂȘme (qu’on pense Ă l’importance quasi-sacramentelle de l’Ă©vĂȘque et de son trĂŽne dans l’Ă©glise ancienne), rĂ©alitĂ© « typique » largement effacĂ©e par la rĂ©alitĂ© « iconographique » de l’iconostase (sans doute parce qu’elle impliquait l’union visible, compromise par la pĂ©riode constantinienne, du liturge et du peuple, co-liturge dans l’ordre de l’invocation).
Quant Ă la mĂ©ditation du P. SymĂ©on, elle Ă©bauche avec modestie un dĂ©passement entre la position traditionnelle â qui rejette les autres chrĂ©tiens dans un nĂ©ant, ou du moins une pĂ©nombre ecclĂ©siale â et les tendances favorables Ă une intercommunion avec l’Eglise romaine, qui se font jour dans certains milieux orthodoxes : assez imprudemment semble-t-il, pour des raisons simultanĂ©ment thĂ©ologiques (car enfin, c’est dans l’unitĂ© de foi que les Ă©glises locales, au sens « eucharistique », se reconnaissent mutuellement), pastorales (Ă cause du scandale inĂ©vitable de la grande majoritĂ© du peuple orthodoxe) et ĆcumĂ©niques (Ă cause de notre dialogue avec les protestants). Les propositions rĂ©alistes et ouvertes du P. SymĂ©on pour rendre plus facile l’accĂšs de la communion, dans nos Ă©glises, Ă des baptisĂ©s n’appartenant pas Ă l’Orthodoxie mais partageant profondĂ©ment sa foi (qu’ils soient protestants ou catholiques) nous semblent autrement constructives. Leur rĂ©alisation, conjuguĂ©e avec une expansion de la « priĂšre de JĂ©sus » parmi les chrĂ©tiens d’Occident, pourraient avoir des rĂ©sultats providentiels.
Qu’il s’agisse d’iconostase ou d’intercommunion, la rĂ©flexion commune est indispensable et nous y appelons nos lecteurs. MĂȘme si les circonstances historiques ne permettent pas Ă l’Orthodoxie de rĂ©unir dans l’immĂ©diat le concile qu’elle projette, la conciliaritĂ© de notre Eglise doit se manifester dans une libre rĂ©flexion, dans la spontanĂ©itĂ© crĂ©atrice du peuple chrĂ©tien. Le concile, aprĂšs tout, n’est que la manifestation temporaire du grand concile ecclĂ©sial que le Seigneur convoque en permanence Ă l’image de la TrinitĂ©.
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