La formation en Europe occidentale d’un archevĂȘchĂ© qui, Ă partir d’une rĂ©alitĂ© locale et multinationale, se dĂ©finit simplement comme « orthodoxe », si elle est loin de surmonter, dans l’immĂ©diat, les difficultĂ©s canoniques et psychologiques, pose en profondeur Ă l’ensemble de notre Eglise une question Ă laquelle elle ne saurait indĂ©finiment se dĂ©rober. Cette question, celle du sens mĂȘme de la Diaspora, notre revue a toujours tentĂ©, Ă sa mesure, qui est petite, de lui rĂ©pondre. Pour nous, l’occasion mĂ©rite qu’on le rappelle, la Dispersion est la chance de l’Orthodoxie. Dans la Dispersion, l’Orthodoxie est appelĂ©e Ă dĂ©passer ses limitations historiques pour prendre conscience de son expĂ©rience la plus centrale, prĂ©gnante de renouveau et d’universalitĂ©, et la partager sans arriĂšre-pensĂ©e pour « la prospĂ©ritĂ© des saintes Ă©glises de Dieu et l’union de tous ». Au-delĂ des nostalgies de l’ailleurs et de l’autrefois, l’exil gĂ©ographique peut se transformer en exil spirituel, celui du Peuple de Dieu en exode vers la JĂ©rusalem nouvelle, voire celui de la Gloire divine exilĂ©e par notre pĂ©chĂ© dans la crĂ©ation dĂ©chue et dont seule la saintetĂ©, actualisant l’eucharistie, peut rĂ©tablir, entre terre et ciel, la grande unitĂ© sacerdotale.
Cet exil, pourtant, nous ne devons pas l’oublier, se dĂ©roule non parmi les gentils, mais parmi des peuples chrĂ©tiens (avec toutes les nuances que mĂ©rite cette expression dans nos sociĂ©tĂ©s sĂ©cularisĂ©es). Il importe donc que les orthodoxes, sans renoncer Ă la tension eschatologique de l’exil ni Ă la continuitĂ© indispensable avec l’Orthodoxie historique, « orientale » depuis prĂšs de mille ans (avec toutes les nuances qu’il faudrait aussi apporter Ă ce qualificatif, Byzance, comme la Russie, constituant plutĂŽt un « Orient-Occident »), cessent de se sentir des Ă©trangers en France et sachent dĂ©celer, dans le sous-sol spirituel de notre pays, les vigoureuses racines de l’Eglise indivise. Les orthodoxes par consĂ©quent ne doivent apparaĂźtre ici ni comme des Ă©trangers, ni comme des conquĂ©rants, mais comme des tĂ©moins de l’unitĂ©, celle qui ne se fabrique pas par des compromis, ne se suppose pas par des lyrismes, mais se rĂ©vĂšle Ă la profondeur. Il serait absurde d’opposer Ă l’uniatisme catholique en Orient une sorte d’uniatisme orthodoxe en Occident. Il le serait autant de juxtaposer aux nationalismes religieux, qui ont fait tant de mal Ă l’Orthodoxie, un nationalisme français, au reste opposĂ© Ă la plus haute vocation de la France. Notre prĂ©sence ici doit rester diaspora â et dans diaspora il y a spore, c’est-Ă -dire semence, nous ecrit un correspondant. PrĂ©sence dĂ©sintĂ©ressĂ©e et sacrificielle, au service de l’unitĂ©, dans cette attitude que Nikos Nissiotis qualifiait de martyria ĆcumĂ©nique.
Pour rĂ©pondre Ă cette vocation, il faut d’abord que nous existions, humblement mais avec rĂ©alisme. C’est-Ă -dire que nous ouvrions l’avenir Ă notre jeunesse, Ă tous ceux qui, aprĂšs une stricte Ă©preuve, souhaitent partager directement notre expĂ©rience. Le temps du principe cujus regio, ejus religio est bien fini, et il faut s’en rĂ©jouir : car une sociĂ©tĂ© pluraliste, comme le constate le schĂ©ma XIII, « exige une adhĂ©sion de plus en plus personnelle et active Ă la foi. »
Pourtant, plusieurs signes montrent, non sans humour parfois â l’humour de Dieu â, que l’Orthodoxie ne peut ĂȘtre en Occident, comme nous l’Ă©crit un autre correspondant, qu’ « une confession servante de l’unitĂ© des autres. »
Dans la rĂ©gion parisienne, nos Ă©vĂȘques n’ont titres que de banlieues rouges ou de quartiers bourgeois, et donc ne prĂ©tendent pas s’Ă©riger en concurrents de la hiĂ©rarchie catholique. Et la juridiction qui vient de se proclamer orthodoxe sans autre est justement celle qui n’a jamais eu d’intentions systĂ©matiquement « missionnaires »; lesquelles impliquent un sens aigu de l’universalitĂ© mais vont rarement sans la tentation de schĂ©matiser les positions de l’autre, pour mieux les disqualifier.
TĂ©moin de l’Eglise indivise, l’Orthodoxie ne saurait intĂ©rieurement devenir, en Europe occidentale, une simple « dĂ©nomination » dans le puzzle d’une sociĂ©tĂ© pluraliste. Encore plus doit-elle refuser tout ce qui pourrait la faire ressembler, si peu que ce soit, Ă une secte. Il lui appartient d’ĂȘtre un ferment, et d’inventer peu Ă peu les formes d’une action de prĂ©sence qui pose dans la paix, par le rayonnement discret de la liturgie, de la priĂšre, d’une thĂ©ologie prophĂ©tique et contemplative, l’indispensable « question de vĂ©ritĂ©. »
CONTACTS.
P.S. â Depuis que ces lignes ont Ă©tĂ© Ă©crites, l’attention s’est dĂ©placĂ©e vers une polĂ©mique entre le mĂ©tropolite Antoine, exarque du Patriarcat de Moscou en Europe occidentale et les responsables du nouvel ArchevĂȘchĂ©. On trouvera Ă la rubrique « Documents » de ce n° les textes fondamentaux. Il semble qu’il ne faille rien dramatiser et que la situation reste « ouverte ». A travers ces douloureux affrontements, il est frappant que les orthodoxes les plus jeunes et les plus conscients, d’un cĂŽtĂ© comme de l’autre, aient senti le besoin de surmonter la polĂ©mique, faite de justification de soi et d’accusation de l’autre, pour entrer dans une rĂ©flexion commune oĂč chacun essaiera de comprendre le meilleur de l’autre et de se dĂ©passer au service du bien de l’Orthodoxie ici et maintenant.
