Liminaire


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On ne peut, comme nous avons tentĂ© de le faire dans ce numĂ©ro, commĂ©morer, pour le 70ᔉ anniversaire de sa mort, ThĂ©ophane le Reclus, sans Ă©voquer la responsabilitĂ©, dans les rapports entre l’Orthodoxie moderne et la culture, de ce tĂ©moin d’une ascĂšse profonde mais Ă©troite.

Au seuil du 20ᔉ siĂšcle, en Russie, lorsque l’intelligentzia sectaire dut momentanĂ©ment lĂącher prise au niveau de la haute culture et qu’une pensĂ©e crĂ©atrice apparut, cherchant, au-delĂ  du marxisme, Ă  travers l’idĂ©alisme allemand, un dĂ©passement et un enracinement spirituels, la spiritualitĂ© traditionnelle de l’Orthodoxie avait perdu la force de rayonnement qui avait Ă©tĂ© la sienne au temps des grands startsi. AprĂšs la mort, en 1891, d’Ambroise d’Optino, le startchestvo s’Ă©tiole, et la tradition hĂ©sychaste, revue par ThĂ©ophane le Reclus, est devenue avant tout un ascĂ©tisme qui refuse plus qu’il ne transfigure. La Philocalie russe, traduite et Ă©ditĂ©e par ThĂ©ophane Ă  partir de 1877, si elle est plus riche que la Philocalie slavonne de Paissy VĂ©lichkovsky, nĂ©glige Pierre de Damas, traduit par Paissy, et dont la contemplation des choses aurait pu constituer le germe d’une cosmologie orthodoxe. Mais surtout, les grands traitĂ©s thĂ©ologiques de la Philocalie grecque sont abandonnĂ©s — il est vrai qu’ils avaient Ă©tĂ© Ă©ditĂ©s Ă  part —, et le sont aussi, — sans qu’on puisse cette fois invoquer une publication parallĂšle — les synthĂšses byzantines concernant la « MĂ©thode », « art des arts et science des sciences ». Sont ajoutĂ©s par contre saint Ephrem le Syrien et saint ThĂ©odore Studite, c’est-Ă -dire des textes qui donnent au nouvel ensemble un caractĂšre plus dĂ©votionnel que « gnostique » (au sens de la « connaissance intĂ©grale » des grands hĂ©sychastes).

C’est ainsi que l’aventure de la philosophie religieuse russe s’est dĂ©roulĂ©e sans trouver consciemment son inspiration crĂ©atrice dans la tradition vĂ©cue de la grande spiritualitĂ© et de la grande thĂ©ologie orthodoxes. Les quelques lignes que voici, d’un de ces jeunes philosophes exigeants et déçus, posent bien le problĂšme, Ă  travers leur injustice mĂȘme: « (ThĂ©ophane le Reclus) a raison de voir dans les plus hautes tendances de l’esprit des traces de l’image de Dieu en l’homme, ou d’affirmer le sens spirituel de la souffrance, ou de se proposer de libĂ©rer l’intellect de toute illusion. Mais il ne manifeste que haine pour les recherches et la sagesse des hommes. Il est ennemi de la culture… Il craint tout ce qui est jeune… il est hostile Ă  la manifestation des forces crĂ©atrices de l’homme… On ne doit rien faire sans autorisation. Le théùtre, par exemple, ne vaut rien pour les chrĂ©tiens… Mais il faut noter que l’ascĂšte ThĂ©ophane le Reclus, qui considĂšre comme des tentations la culture, la connaissance, toute la force crĂ©atrice de l’homme, n’en bĂ©nit pas moins le commerce, n’en sanctifie pas moins la vie bourgeoise, et par-dessus tout le pouvoir de l’Etat. »

Dans ces conditions, il ne faut pas s’Ă©tonner que les grands philosophes religieux n’aient pu dĂ©couvrir, pour assumer la culture contemporaine, le mystĂšre de la toute-prĂ©sence que dans une mĂ©diocre hĂ©rĂ©sie de l’hĂ©sychasme athonite d’alors, l’onomolĂątrie.

Certes, thĂ©ologiens et historiens de la Diaspora, aidĂ©s par la science occidentale (mais continuant aussi le grand labeur d’Ă©rudition dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© dans la Russie prĂ©-rĂ©volutionnaire) ont retrouvĂ© la grande tradition patristique et palamite. HĂ©las, leur fidĂ©litĂ© scrupuleuse n’a pas pu ne pas s’opposer aux hardiesses souvent impures de leurs aĂźnĂ©s dont ils n’avaient plus l’ouverture Ă  toute la culture contemporaine. Un juste rapport entre l’Eglise et la culture — de pauvretĂ© eschatologique, d’inspiration « royale », d’exorcisme et de maĂŻeutique prophĂ©tiques — reste notre tĂąche: puissions-nous avoir la rigueur spirituelle d’un ThĂ©ophane le Reclus, mais non ses Ă©troitesses !

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